Silvia, qui avait eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer Roman chez Salvador, et qui n'avait pas oublié la conversation dont elle avait entendu quelques fragments dans le parc de Pourrières, lui avait plusieurs fois adressé des questions adroitement insidieuses; mais le vieux renard qui, lui aussi, avait de la mémoire, sut dissimuler tout en conservant son air bonhomme. Les obstacles que Silvia rencontra ne firent qu'augmenter l'envie qu'elle éprouvait d'être instruite et la rendre plus entreprenante; elle renouvela près de Salvador les tentatives qui avaient échoué près de Roman; mais ce fut en vain, elle dut se résigner à attendre un moment plus opportun, moment qui, dans sa conviction, ne devait pas être très-éloigné.

Salvador avant de quitter le château de Pourrières, avait eu le soin de se munir de lettres d'introduction de toutes les notabilités nobiliaires de la Provence; grâce à ces lettres qu'on n'avait pas cru devoir refuser au denier rejeton d'une très-illustre famille, et aux chaleureuses recommandations faites en haut lieu par les autorités de son département, toutes les portes s'ouvrirent devant lui, et il se trouva reçu à la fois avec le plus vif empressement dans les salons du noble faubourg Saint-Germain, et dans ceux des puissances du jour; il fit la cour à une vieille duchesse à laquelle il eut le bonheur de plaire, et cette noble dame voulant récompenser un dévouement véritablement digne des plus grands éloges, voulut bien se charger d'introduire dans la bonne compagnie, la jolie marquise de Roselly, que sa beauté, son esprit et ses grâces firent du reste accueillir avec le plus vif empressement.

Ce fut à cette époque que Salvador fut nommé auditeur au conseil d'Etat.

Roman, après quelques semaines de séjour à Paris, et lorsque Salvador qu'il avait secondé dans les démarches qu'avait nécessité l'organisation de sa maison, n'eut plus besoin de lui, se laissa conduire un jour qu'il ne savait que faire, dans un de ces établissements connus sous la dénomination de tables d'hôtes, et qui sont cent fois plus dangereux que les tripots de la défunte administration de M. Bénazet.

La police fait une rude guerre à ces sortes d'établissements, mais tous ses efforts, à ce qu'il paraît, demeurent sans résultats, car à peine a-t-elle fait fermer un de ces tripots au nº 4 de la rue Richelieu, par exemple, qu'il s'en ouvre un autre à l'instant même au nº 6.

Un excellent dîner est servi tous les jours à heure fixe, aux personnes qui fréquentent ces maisons, c'est le prétexte honnête de la réunion; mais lorsque les convives passent dans le salon pour y prendre le café, les tables d'écarté, de trente et quarante et même de roulette sont déjà dressées.

Ces maisons sont ordinairement tenues par des vétérantes de l'île de Cythère qui ne manquent pas d'esprit, et qui par leur ton et leurs manières, paraissent appartenir à la bonne compagnie; toutes ces femmes, s'il faut les croire, sont veuves d'un officier général, ou tout au moins d'un officier supérieur, mais ce serait en vain que l'on chercherait les titres et les états de services des défunts époux qu'elles se donnent, dans les cartons du ministère de la guerre.

Nous venons de dire que ces sortes de maisons étaient plus dangereuses que les tripots jadis autorisés; en effet, ces derniers n'étaient tolérés qu'à la condition qu'il serait permis à l'autorité d'y exercer un contrôle de tous les instants; les gens qui les fréquentaient pouvaient donc facilement être tenus à l'index, et si toutes les chances du jeu étaient calculées de manière à assurer au banquier des avantages considérables, lorsque la fortune paraissait vouloir favoriser un ponte, on lui laissait le champ libre. Dans les maisons dont nous parlons, au contraire, ce n'est pas seulement contre les chances fatales du jeu que l'on est forcé de combattre, on doit encore se tenir constamment en garde contre les ruses d'une infinité de fripons de toutes les espèces et de tous les sexes auxquels elles servent de lieux de réunion.

Beaucoup de gens qui jamais n'auraient mis les pieds dans un des antres de l'administration Bénazet, fréquentent cependant ces maisons auxquelles les fripons connus sous le nom de grecs[228], ont donné le nom d'étouffes ou d'étouffoirs[229]. C'est que pour les y attirer, la veuve du général ou du colonel a ouvert les portes de son salon à une foule de femmes charmantes: ce n'est point il est vrai, par la vertu que ces dames brillent; mais elles sont pour la plupart jeunes, jolies et bien parées, la maîtresse du lieu ne leur demande pas autre chose.

Des chevaliers d'industrie, des grecs, des faiseurs, forment avec ces dames, le noyau de la société de ces établissements, que dans le langage ordinaire, on nomme des tables d'hôtes, société polie, mais assurément très-peu honnête.