Lorsque Roman et le poëte chevelu se levèrent de table, la nuit était venue, et les sons mélodieux d'un orchestre nombreux annonçaient que déjà les salons venaient d'être ouverts. Nos deux héros suivirent la foule empressée des joueurs et des amateurs de la danse, et ils se séparèrent pour se livrer chacun au plaisir qu'il préférait. Le poëte alla se mêler aux groupes de jeunes élégants et de jolies femmes qui attendaient avec impatience le moment de se livrer à la danse; Roman prit la place qu'il occupait ordinairement à la table de jeu.

La fortune était décidément lasse de le favoriser. Il perdit une première masse, puis une seconde, puis une troisième; alors le peu de raison qu'il avait conservé jusqu'alors l'abandonna tout à fait; le sang lui monta à la tête, ses artères battirent avec violence, les veines de son cou se gonflèrent; il prit sans les compter, les pièces d'or et les billets de banque pour les déposer sur le fatal tapis vert, et il ne s'arrêta que lorsqu'il ne trouva plus rien dans ses poches.

Il venait de perdre en moins d'une heure tout ce qu'il avait gagné depuis qu'il était à Baden-Baden.

Il sortit afin de respirer plus à son aise.

—C'est bien fait, se dit-il lorsqu'il fut sur la magnifique terrasse qui longe la maison de conversation, c'est bien fait, je devais, ainsi que je me l'étais promis, rester au moins huit jours sans jouer.

Roman avait recouvré tout son sang-froid au grand air, et comme après tout il ne venait de perdre que ce qu'il avait gagné précédemment, et que la somme qu'il avait apportée de Paris était encore intacte, il reprit bientôt toute sa gaieté.

Les résultats des séances qui suivirent cette dernière furent heureux; il regagna en moins de huit jours une somme à peu près équivalente à celle qu'il venait de perdre; puis vinrent des alternatives de pertes et de gains, qui furent en définitive suivies d'une débâcle générale qui, en quelques séances enleva à Roman tout ce qu'il possédait d'argent comptant.

—C'est bien, se disait-il en tâtant son portefeuille qui n'était plus gonflé de billets de banque, et en frappant sur ses poches qui ne rendaient plus ce son métallique qui résonne si agréablement aux oreilles, c'est bien, il paraît que ma martingale n'était pas infaillible. Mais pouvais-je prévoir une série de douze rouges, suivies de trois doubles zéros noirs? Allons, c'est une affaire décidée, je ne jouerai plus!

Il ne restait plus rien à Roman que sa garde-robe, qui du reste était assez bien montée, quelques bijoux et la chaise de poste qui l'avait amené à Baden-Baden. Un de ces brocanteurs, que l'on est certain de rencontrer partout où il existe des maisons de jeux, lui acheta deux mille francs des objets qui valaient au moins le double, et Roman, qui venait de se faire à lui-même le serment de ne plus jouer, s'empressa d'aller porter sur le fatal tapis vert ses dernières pièces d'or.

N'ayant plus rien à faire à Baden-Baden, qui lui paraissait une résidence très-ennuyeuse depuis qu'il n'avait plus l'espoir de ruiner l'administration des jeux, il se détermina à reprendre la route de Paris; et pour se procurer la petite somme qu'il lui fallait pour subvenir aux frais de son voyage, il fut forcé de rendre une nouvelle visite au brocanteur et de se débarrasser d'une foule de petits objets qui avaient échappé à la première vente.