Supposons un instant, qu'une personne qui vient de lire ce qui précède, et qui veut avoir le mot de ce qui, jusqu'à ce moment, lui a paru une énigme, est montée dans une voiture qu'elle a fait arrêter au coin d'une rue donnant sur le boulevard qui sert de promenade habituelle aux élégants de notre bonne ville, il verra entrer dans une petite boutique d'assez piètre apparence, des individus arrivés les uns à pied, les autres en carrosse, qui en sortiront quelques minutes après, couverts d'un riche et nouveau costume, de chaînes d'or, de bijoux et le reste.

Voici comment cela se fait:

Un individu qui a eu besoin d'argent, est venu chez ce fripier, auquel il a vendu sa malle et tout ce qu'elle contient, sa montre ses bijoux, voire même sa canne.

Mais, ne voulant ou ne pouvant pas rester couvert toujours des mêmes vêtements, il est convenu d'avance, avec le fripier usurier, que chaque fois qu'il aurait besoin de changer de costume, il en aurait la facilité, moyennant le payement d'une prime de cinq, de dix ou de vingt francs, et le dépôt préalable de la défroque ancienne et d'une somme quelconque pour rétablir l'équilibre.

On rencontre dans les galeries de l'Opéra, sur le boulevard des Italiens, au divan, à l'estaminet du Grand balcon et ailleurs, une foule de dandys, fashionables, gants jaunes, lions, comme on voudra les appeler, qui n'ont jamais changé de costume que chez le fripier en question, qui a donné à ses clients le nom de lézards.

La boutique du père des lézards, est constamment pleine d'une foule de ces sauriens; les uns vendent, les autres achètent; quelques-uns engagent, mais tous vivent en bonne intelligence avec leur père, père du reste rempli d'indulgence, et qui ne peut pas plus se passer de ses enfants, que ceux-ci ne peuvent se passer de lui.

Un jour, un cabriolet très-élégant, derrière lequel était juché un nègre, vêtu d'une magnifique livrée, chapeau à galon d'or, redingote de fin drap marron à boutons de métal armoriés, culottes de peau de daim, bottes à revers et gants blancs, s'arrête devant la porte du père des lézards, et de ce brillant véhicule descend un fort bel homme, vicomte de son métier, qui entre sans façon dans la boutique, tire une chemise de son chapeau et demande cinq francs à son père, auquel il offre pour garantie la chemise susdite. Le gage était peut-être un peu exigu; mais le père des lézards est un homme très-accommodant: il sait qu'il n'y a pas de petite opération qui, répétée souvent, ne finisse par rapporter des bénéfices importants; et que plusieurs petits ruisseaux réunis forment à la fin une grande rivière. La pièce de cinq francs fut octroyée avec une grâce tout aristocratique, et le noble vicomte, charmé, probablement du résultat de cette importante négociation, remonta dans son cabriolet de louage qui partit au galop.

Il existe, pour les femmes, des maisons semblables à celles du père des lézards; nous trouverons probablement l'occasion d'en parler dans la suite de cet ouvrage.

Silvia venait de sortir de chez M. Juste, et le vieil usurier calculait les bénéfices probables de l'affaire qu'il venait de faire avec elle, lorsque les tintements de la sonnette et les aboiements de son chien, lui annoncèrent une nouvelle visite; il se leva et courut à l'entrée de son habitation.

Après avoir, suivant sa coutume, examiné celui qui demandait à être admis dans son fort, il ouvrit sa porte; il venait de reconnaître la physionomie d'un ami, ou plutôt d'une personne de laquelle il ne devait rien craindre; car monsieur Juste, ainsi du reste que la plupart des gens de son espèce et de sa profession, n'avait ni amis, ni parents.