—Est-ce que vraiment il va donner à cette Coralie les cinquante mille francs que vous venez de lui prêter?
—Sans doute. Coralie, à ce qu'on assure, est une de ces femmes qui n'accordent leurs bonnes grâces qu'aux gens qui payent argent comptant, et qui sait tirer un bon parti de tous ceux qu'elle a séduits; ainsi, il est plus que certain que l'argent extorqué à la femme servira à acheter les faveurs de la maîtresse.
—Ainsi, dit Silvia qui avait écouté avec la plus sérieuse attention tout ce que venait de lui dire Juste, vous pensez sans doute que la recommandation de ce général ne serait pas d'une grande utilité à quelqu'un qui solliciterait des fonctions d'une certaine importance?
—Je crois au contraire, aimable dame, qu'elle ne pourrait que lui nuire; car je vous le dis en confidence, mon client est maintenant un astre à son déclin, et si mes prévisions ne me trompent pas, d'ici à peu de temps il sera forcé de donner sa démission de général; on dit même, tout bas, qu'il a l'intention d'aller se fixer à Rome, afin de solliciter de notre Saint-Père, le grade de généralissime des troupes papales.
Silvia, lorsque Juste eut achevé de lui raconter tout ce qu'il savait sur le compte du général qu'elle venait de rencontrer chez lui, sortit de sa maison, empressée d'aller rejoindre Salvador et Roman, qui l'attendaient sans doute avec la plus vive impatience. Elle était charmée d'être à même de leur prouver qu'ils n'avaient pas eu tort de lui confier la négociation de l'affaire si délicate qu'elle venait de terminer avec tant d'intelligence et de bonheur, et qu'elle était digne d'être en tiers dans l'association qu'ils avaient formée. Elle était encore très-satisfaite de ce que le hasard lui avait fourni les moyens d'éclairer sont amant sur le compte du général; car Salvador, lorsqu'il était arrivé à Paris, était porteur d'une lettre de recommandation adressée au général par une personne notable de son département, de laquelle, sans doute, ce dernier n'était pas connu sous son véritable jour; et il comptait beaucoup sur les promesses qui lui avaient été faites par ce noble personnage.
Si le lecteur veut bien nous le permettre, nous laisserons Silvia aller retrouver ceux que maintenant nous pouvons nommer ses complices, et nous resterons quelques instants encore chez l'usurier Juste, où nous rencontrerons quelques personnages nouveaux qui doivent, ainsi que lui, jouer un certain rôle dans la suite de cet ouvrage, et qui nous fourniront l'occasion d'initier nos lecteurs à quelques nouveaux mystères de la vie parisienne.
Il s'exerce dans Paris et au grand jour, une foule de commerces et d'industries, qui, très-honnêtes en apparence, ne sont en réalité que des officines de ruses et d'escroqueries.
Au centre des plus beaux quartiers de la capitale, dans la partie la plus en vue d'une rue brillante, on est souvent étonné de rencontrer un trou noir et mal éclairé, laissé par hasard au pied d'une construction élégante, dont cependant il augmente de quelques centaines de francs les valeurs locatives; ce trou, dédaigné longtemps par tous les petits industriels, cesse un jour d'être inoccupé; ses murs humides et salpêtrés, sont garnis de rayons achetés rue Chapon; un comptoir de bois de chêne et quelques chaises viennent compléter l'ameublement du trou en question et une enseigne hissée au dessus de la porte, est chargée d'apprendre aux passants que monsieur un tel, vient de s'établir marchand d'habits, et qu'il dégage les effets du mont-de-piété afin d'en procurer la vente.
Une certaine quantité de vêtements d'homme, achetés aux ventes du mont-de-piété, quelques uniformes et deux ou trois paires de vieilles épaulettes, telles sont ordinairement les marchandises étalées aux yeux du public, par les propriétaires de ces bazars ténébreux; gouffres sans fond où tout vient s'engloutir.
Celui qui a besoin d'une petite somme vient vendre dans ces boutiques, tout ou une partie de sa garde-robe, que viendra acheter celui qui veut se procurer sans dépenser beaucoup d'argent, l'équipement d'un fashionable; c'est là, en effet, la branche connue du commerce de messieurs les fripiers; c'est aussi celle qui leur rapporte le moins de bénéfices, et l'on peut croire, lorsqu'on les connaît bien, qu'ils ne l'exercent que pour se donner une contenance et pour voiler aux yeux trop curieux, la partie occulte de leurs affaires.