—Bien entendu, répondit Juste. Lorsqu'on ne voulut plus lui prêter d'argent, il acheta des marchandises de toutes natures afin de les revendre à vil prix. Vous dire tout ce qu'il a acheté, serait beaucoup trop long; qu'il vous suffise de savoir qu'il doit sur la place au moins seize cents mille francs.

—Tant que cela!

—Tout autant; et il est probable qu'il devrait beaucoup plus, si plusieurs de ceux qu'il a essayé de mettre dedans, n'étaient allés chercher près du chef de certain établissement que le ciel confonde, certains renseignements qui dérangèrent une bonne partie de ses combinaisons.

Il trouva cependant les moyens d'acheter à un marchand de vins des environs de Paris, cent cinquante mille francs de vins de Bordeaux; la réussite de cette opération lui fit naître l'idée d'en tenter une autre; il se dit que puisqu'il avait du vin, il devait acheter des bouteilles et des bouchons, et à cet effet il s'adressa à un honnête marchand de ces deux articles; mais celui-ci mieux avisé que le marchand de vins de Bordeaux, ne se laissa pas éblouir par le grade éminent les décorations et les belles manières du personnage, il se dit qu'il ne serait pas prudent de livrer, sans avoir pris certaines précautions, trente-deux mille francs de bouteilles et de bouchons; il alla donc à son tour demander des renseignements à l'établissement en question, et ceux qu'il obtint furent de telles nature, qu'il garda, et fit bien, ses bouteilles et ses bouchons.

Le vin fut vendu par les soins d'un de ces courtiers d'affaires ténébreuses, à cinquante cinq pour cent de perte.

Le marchand qui l'avait vendu au général, n'étant pas payé à l'échéance de ses lettres de change, et ne pouvant faire mettre son débiteur à Clichy, seul moyen de le contraindre à s'exécuter; (mon client, j'ai oublié de vous dire cela, était député, et grâce à ses fonctions législatives, il se moquait de messieurs les gardes du commerce et de ses créanciers tant que durait la session des chambres) le marchand fut donc obligé de faire contre fortune bon cœur, et de prendre son mal en patience.

Cette affaire et beaucoup d'autres, qu'il serait trop long de vous rappeler, excitèrent quelques légères rumeurs dans le monde honorable où mon client était reçu; des gens rigoristes qui ne veulent pas absolument faire à notre époque les concessions qu'elle exige ces gens-là s'en allèrent partout, disant à qui voulait les entendre, qu'un fripon bien habillé n'en était pas moins un fripon. Le général fit d'abord tête à l'orage, il traita de calomnie et de méchants propos les bruits que l'on faisait courir sur son compte, de sorte que beaucoup de gens le voyant si calme au milieu de la tempête, ne purent s'empêcher de dire:

Rien ne l'émeut, rien ne l'étonne.

Mais lorsque toutes les portes se fermèrent devant lui, lorsque des gens qui jusque-là avaient paru le rechercher, tournèrent la tête lorsqu'ils passaient à côté de lui, afin de n'être pas forcés de lui rendre son salut, il fut enfin forcé de s'émouvoir.

Aujourd'hui ce n'est qu'avec la signature de sa femme qu'il peut obtenir de l'argent, et vous avez pu voir qu'il ne se fait pas faute de s'en servir, et pour satisfaire les caprices les plus frivoles.