—Je suis de ton avis, mais si nous pouvions arriver à notre but sans être forcés de...

—Impossible; s'écria Silvia d'un ton qui ne permettait pas de douter de sa bonne foi; et puis d'ailleurs ce sera rendre un véritable service à la société que de débarrasser la terre d'un pareil misérable.

—Allons, allons, reprit Roman, je vois que nous sommes bien près de nous entendre, il ne s'agit plus que de découvrir le domicile de messire Josué, et c'est ce dont je vais de suite m'occuper.

Roman, en effet, se mit immédiatement en quête, mais comme il était obligé de n'agir qu'avec une extrême réserve, ce ne fut qu'après avoir employé plusieurs jours en recherches, qu'il découvrit la demeure de Josué.

Ce juif habitait dans la rue Saint-Gervais, nº 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison entourée de tous les côtés par une forte grille de fer scellée dans un mur de hauteur d'appui en pierres de taille et surmontée de fers de lance. Cette maison existe encore aujourd'hui. Toutes les fenêtres du bâtiment d'habitation situé au bout d'un jardin planté de petits arbres rabougris et de quelques fleurs étiolées, aujourd'hui converti en cour, étaient garnies, à l'intérieur, de forts volets en chêne doublés de tôle, et défendues extérieurement par des persiennes en fer. Josué se tenait habituellement dans un grand cabinet situé au rez-de-chaussée de sa maison et d'où il pouvait voir tout ceux qui se présentaient à la grille, de sorte qu'il ne faisait ouvrir qu'aux personnes qu'il avait l'intention de recevoir, sa chambre était située au premier étage, précisément au-dessus du cabinet, et l'on croyait que c'était dans cette pièce, dans laquelle il ne laissait pénétrer personne et qui était fermée par une porte épaisse, garnie de plusieurs fortes serrures, ressemblant plus à la porte d'une prison qu'à celle d'un appartement, qu'il conservait son trésor. Ce n'est pas tout: le juif Josué à ce qu'assuraient les bonnes femmes de son quartier, avait le sommeil très-léger, et au moindre bruit, au plus léger mouvement qui lui paraissait insolite, il se levait afin de regarder, soit par un judas de quinze pouces environ, qu'il avait fait pratiquer dans le plancher de sa chambre à coucher, soit par des ouvertures adroitement ménagées dans les volets et la porte, s'il ne se passait rien d'extraordinaire autour de son fort. On assurait encore que tous les soirs des fils de laiton qui correspondaient à une grosse sonnette placée au chevet de son lit étaient tendus en tous sens dans toutes les pièces de son appartement.

Une très-vieille femme que l'on disait sa sœur et un jeune israélite auquel il apprenait les premiers éléments du métier d'usurier, et qui lui servait à la fois de commis et de domestique, habitaient avec lui la maison de la rue Saint-Gervais, qui ne restait jamais seule. Du reste Josué n'accordait à ses commensaux que la confiance que lui donnait la solidité de son coffre et les nombreuses précautions dont il s'était entouré.

Roman qui avait d'abord pensé que c'était chez lui qu'il fallait attaquer le vieux juif, reconnut, lorsqu'il sut tout ce que nous venons d'apprendre à nos lecteurs, que cela n'était pas facile, pour ne pas dire impossible, et que le plan proposé par Silvia, offrait des chances de réussite beaucoup plus nombreuses, ce fut donc celui que l'on adopta, après lui avoir fait subir, à la suite de discussions nombreuses et animées, quelques légères modifications.

Comme il fallait avant tout se mettre en rapport avec Josué, et qu'on ne voulait ni se présenter chez lui ni lui écrire, attendu qu'après une visite on pouvait être reconnu et qu'une lettre pouvait, s'il survenait des événements qu'il était impossible de prévoir, compromettre les trois associés, Silvia fut chargée de guetter la victime au passage.

Silvia savait que ce juif, comme tous les gens de sa religion en général, et en particulier comme tous ceux qui exercent une industrie illicite, qu'ils soient juifs ou chrétiens, était excessivement dévot, au moins en apparence, ainsi il devait tous les samedis, si ce n'était tous les matins, se rendre à la synagogue; elle fit donc un samedi matin à l'heure convenable, arrêter une voiture de place, rue du Temple, au coin de celle Notre-Dame-de-Nazareth, où est situé le consistoire israélite; son attente ne fut pas trompée, dix heures sonnaient lorsqu'elle vit au loin celui qu'elle attendait s'avancer vers la place où elle se trouvait, elle dit alors à son cocher de marcher et au moment où sa voiture passait devant le juif, elle frappa à la glace de la portière, devant laquelle il se trouvait; Josué tourna la tête et ayant de suite reconnu la jolie cantatrice du grand théâtre de Marseille, il s'arrêta aussitôt et la voyant en si brillante toilette il lui fit une multitude de révérences. L'épine dorsale de ce digne enfant d'Abraham, était au moins aussi flexible que celle d'un solliciteur qui vient d'être admis dans le cabinet d'un ministre, ou que celle d'un candidat à la députation, qui rend visite aux électeurs de son arrondissement.

—Ah! vous voilà mon bon Josué, s'écria Silvia, qui avait donné l'ordre à son cocher d'ouvrir la portière de la voiture et de remonter sur son siége, je suis vraiment charmée de vous rencontrer, mais vous avez donc quitté Marseille pour venir vous fixer à Paris?