Arrivée au lien qu'elle avait indiqué, elle paya son cocher, et entra dans la maison où elle s'était fait conduire. Après avoir demandé au concierge le premier nom qui lui vint à l'esprit, elle en sortit et alla prendre à la place de la rue Fléchier, une autre voiture qui la conduisit faubourg du Roule, au coin de la rue d'Angoulême, où elle la quitta; elle voulait rentrer chez elle à pied ainsi qu'elle en était sortie quelques heures auparavant.

Son premier soin fut de rendre compte à ses deux associés des résultats qu'elle venait d'obtenir; ils en parurent charmés, Roman surtout, qui lui donna l'assurance que ses débuts avaient dépassé toutes ses prévisions.

—Vous étiez la seule femme, digne de M. le marquis de Pourrières, lui dit-il.

—C'est vrai, répondit Salvador, et nous pouvons dire sans craindre que l'on vienne nous démentir:

Nos pareils à deux fois ne se font pas connaître,
Et pour leurs coups d'essais veulent des coups de maître.

—C'est très-vrai, monsieur le marquis, ajouta Roman, c'est très-vrai.

Cette qualification de marquis amenait toujours un sourire sur les lèvres de Silvia, qui ne pouvait concilier la position de son noble amant avec la profession tant soit peu équivoque qu'il exerçait de concert avec celui qui se faisait passer pour son intendant; elle était persuadée qu'elle n'avait encore soulevé qu'un coin du voile qui cachait le passé de ces deux hommes, du reste, aucunes des tentatives qu'elle avait faites pour s'instruire n'ayant été couronnées de succès, elle laissait au hasard le soin de satisfaire sa curiosité.

Il fut en définitive convenu que la direction de cette affaire serait laissée à la marquise de Roselly; la confiance que lui témoignaient deux hommes aussi experts en ces matières que l'étaient Salvador et Roman la flattait singulièrement et pour prouver qu'elle en était tout à fait digne, elle leur parla de nouveau du bon M. Juste.

Il n'était pas permis d'espérer que cet usurier qui connaissait les trois associés, se laisserait ainsi que Josué (vis-à-vis duquel ils se trouvaient placés dans des circonstances tout à fait favorables à la réussite de leurs projets) entraîner dans un piége; il fallait donc, si l'on voulait absolument en tirer parti, s'introduire chez lui. Cela n'était pas facile il est vrai, le chien de Terre-Neuve était un obstacle sérieux dont il fallait absolument se débarrasser, mais comment? Et en admettant que l'on finît par trouver un moyen assez naturel pour ne pas trop éveiller les soupçons de l'usurier, était-il bien certain qu'une fois qu'on se serait introduit dans sa maison, on parviendrait à découvrir le lieu où il renfermait son trésor. Après avoir discuté assez longtemps, les associés, d'un commun accord, décidèrent qu'une entreprise contre Juste n'offrait pas assez de chances de réussite pour être immédiatement tentée; il fut donc convenu qu'il fallait l'ajourner et s'occuper exclusivement du juif Josué.

Le lendemain à l'heure indiquée le juif se présenta chez Silvia qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, habitait aux Champs-Elysées (avenue Chateaubriand nº 22), un charmant petit hôtel. Suivant les instructions qui lui avaient été données la veille, il remit la carte qu'il avait reçue de la marquise à une femme de chambre qui le fit de suite entrer dans le boudoir de sa maîtresse.