—J'exige que vous teniez la parole que vous m'avez donnée: vous m'avez déshérité de ma part du paradis, il est bien juste, je crois, que je me procure ici-bas toute la somme de bonheur à laquelle je puis prétendre, et ce n'est qu'avec vous que je puis être heureux.

—Vous êtes fou; mais pour vous suivre, mon pauvre Beppo, il faudrait que je renonçasse à toutes les choses sans lesquelles je ne puis vivre, au luxe dont je suis entourée.

—Certes, j'aimerais mieux que vous fussiez pauvre, je serais plus à l'aise pour vous réclamer l'exécution de votre promesse. Mais lorsque vous m'avez fait cette promesse vous étiez plus pauvre que moi, et si depuis, votre position a changé, ce n'est que grâce à un manque de foi de votre part. Je puis donc, sans vous donner le droit de me prêter des pensées qui ne sont pas les miennes, vous dire partout et toujours, que vous soyez pauvre on riche, cantatrice ou marquise, Silvia, vous m'avez fait une promesse, il faut la tenir.

—Ainsi vous voulez que je renonce à tous les plaisirs et à toutes les aisances d'une vie élégante, que je quitte le monde dans lequel j'ai l'habitude de vivre, que je dise adieu à tous mes amis, pour aller m'enterrer avec vous dans je ne sais quelle solitude; vous êtes fou, mon cher: ce n'est que des héroïnes de roman que l'on exige de pareils dévouements; et, grâce à Dieu, je ne suis ni une Clarisse Harlowe, ni une Paméla.

Beppo, qui depuis quelques instants paraissait réfléchir, ne répondit pas.

Silvia crut que le moment était opportun pour frapper un grand coup.

—Et puis, ajouta-t-elle, je vous dois un aveu qui vous déterminera peut-être à changer de résolution. Lorsque je vous ai dit que je vous aimais, je ne me rendais peut-être pas compte de mes sentiments; mais à peine cet aveu s'était-il échappé de mes lèvres, que je m'aperçus que je vous avais trompé en me trompant moi-même; j'aurai voulu pouvoir vous rappeler et vous dire que je vous rendais le serment que vous veniez de me faire; mais il n'était plus temps. Aussi, ne sachant pas ce que je pourrais vous dire lorsque vous viendriez réclamer l'exécution de la promesse que je vous avais faite, je saisis avec empressement une occasion de fuir qui se présenta par hasard. Mais, je vous le jure, je n'aimais pas plus l'homme avec lequel je m'enfuyais que je ne vous aimais vous-même, que je n'aimais ceux que le hasard me fit rencontrer plus tard, pas plus que je n'aimais celui dont aujourd'hui je porte le nom: mon heure n'était pas venue.

Les idées de Beppo, depuis qu'il habitait Paris et qu'il s'était frotté à la civilisation, s'étaient singulièrement modifiées, et à l'heure qu'il était, il sentait que le rôle qu'il jouait auprès de Silvia était parfaitement ridicule; il était donc bien aise de ce qu'elle voulait bien, en essayant de se justifier lui épargner la peine de recourir à des violences. Il ne voulait pas cependant renoncer à ses projets; il se croyait des droits sur cette femme, pour laquelle il avait commis un crime, et ces droits, il voulait les faire respecter; mais devinant que la violence ne lui servirai à rien, il voulut avoir recours à la ruse.

—Et maintenant? dit-il sans élever la voix.

Silvia l'examina quelques instants avant de se déterminer à répondre.