En effet, pendant qu'avait duré sa somnolence, Roman et le vicomte de Lussan, n'avaient pas perdu leur temps, grâce à ce dernier, le compagnon de Salvador avait été mis en rapport avec le père Juste, qui l'avait encouragé dans la poursuite de l'entreprise qu'il méditait, et qui lui avait donné l'assurance que quelle que fut l'importance des objets qui lui seraient présentés, il les achèterait sans coup férir. L'usurier lui avait ensuite fait connaître la mère Sans-Refus, à laquelle il l'avait recommandé comme un homme sur lequel on pouvait compter, et très-capable de rendre à la société d'importants services.
Roman, vêtu d'un costume approprié au rôle qu'il voulait jouer, s'était rendu plusieurs fois chez la mère Sans-Refus; il avait parlé d'abord à ceux des habitués qui lui parurent mériter le plus de confiance; ces ouvertures avaient été accueillies avec le plus vif empressement, et il n'avait pas tardé à acquérir sur ces hommes, pour la plupart incultes et grossiers, l'autorité que devait lui procurer l'audace éminente dont il était doué et l'éducation qu'il avait reçue; car les malfaiteurs sont peut-être de tous les hommes, ceux qui sont disposés à accueillir avec le plus de facilité, l'influence des hommes qui leur paraissent supérieurs, soit par leurs qualités personnelles, soit par leur éducation; on se rappelle sans doute que les complices de Lacenaire ne s'adressaient jamais à lui, qu'en lui disant M. Lacenaire, et que cet infâme scélérat ne les considérait, disait-il, que comme ses domestiques.
Salvador, lorsqu'il était sorti de l'état de torpeur dans lequel il avait été plongé pendant quelque temps, avait d'abord blâmé les démarches de son compagnon; mais la chose était faite et Salvador était l'homme du monde qui savait le mieux accepter la logique des faits accomplis. Il ne songea donc plus bientôt qu'à tirer le parti le plus avantageux possible de ce qu'avait fait son ami, et en peu de temps, il se vit à la tête d'une bande nombreuse de sacripants prêts à tout faire, pourvu qu'ils y trouvassent quelque chose à gagner, qu'il connaissait tous et dont il n'était pas connu.
Voici à quel point étaient arrivées les choses peu de temps avant l'époque où nous avons commencé cette histoire.
Salvador et Roman étaient les chefs reconnus de tous les bandits auxquels le bouge de la mère Sans-Refus servait de lieu de réunion; ils n'agissaient qu'après avoir reçu les ordres de l'un ou de l'autre, et le produit de chaque vol était vendu à la tavernière, qui le payait à peu près ce qu'elle voulait, à la charge, par elle, de le revendre un prix plus élevé au père Juste et de remettre à Roman, à Salvador et au vicomte de Lussan, une certaine somme qui était partagée entre eux, le premier produit auquel prenaient toujours part les trois associés appartenait sans contestation à ceux qui avaient commis le vol. La mère Sans-Refus achetait pour son propre compte tout ce qui n'était pas or, argent ou bijoux, objets sur lesquels le triumvirat n'élevait aucune prétention, quant à l'argent ou aux billets de banque, ils restaient à ceux dans les mains desquels ils tombaient, car malgré leurs promesses, ils n'étaient pas assez sots pour les apporter à la masse. Il existait donc entre les trois amis, Juste et la mère Sans-Refus une véritable société commerciale en participation dont les opérations consistaient à acheter aux malfaiteurs le meilleur marché possible le fruit de leurs déprédations et à partager une différence.
Il est bien entendu que lorsqu'il se présentait une bonne affaire, Roman et Salvador l'exécutaient seuls et qu'ils en gardaient le profit, après avoir remis en argent ou en billets au vicomte de Lussan la somme à laquelle lui donnaient droit les indications qu'il avait fournies; car c'était ordinairement au rôle d'indicateur que se bornaient les fonctions de ce dernier. Si par hasard ils avaient besoin de quelques hommes d'exécution pour leur donner un coup de main, ils avaient toujours le soin de se faire la part de lion.
Ce fut à cette époque, que sentant le besoin d'avoir à leur disposition un lieu dans lequel ils pussent délibérer à l'aise et cacher au besoin les objets dont ils ne voudraient pas se débarrasser de suite, Salvador et Roman louèrent le pavillon isolé de Choisy-le-Roi, dans lequel nous avons introduit le lecteur au premier chapitre de ce livre.
Quelques jours après le premier emménagement, Roman revint au pavillon accompagné de quatre domestiques qui conduisaient un fourgon de voyage, attelé de deux beaux chevaux hollandais qui furent dételés et conduits à l'écurie.
Le fourgon était chargé de tout ce qu'on n'avait pu apporter lors du premier voyage, de la batterie de cuisine, de quelques gros meubles, de paniers de vins fins et de plusieurs autres objets. Lorsque le déchargement fut opéré et que tous ces objets furent mis en place, Roman prit le chemin de fer pour retourner à Paris, et la cuisine n'étant pas encore organisée ceux des domestiques qui étaient restés au pavillon, afin de mettre la dernière main à l'arrangement de l'ameublement, furent obligés d'aller souper à l'auberge où se trouve la vieille gravure représentant le château dans toute sa splendeur dont nous avons parlé au commencement de cet ouvrage.
Après le repas, on vida quelques bouteilles du petit vin du pays, et la conversation étant devenue générale, on se mit à parler du château, et chacun désirait savoir comment il se faisait que le pavillon des gardes eût été respecté, tandis qu'on avait détruit en grande partie l'édifice principal. Un vieillard dont la physionomie pleine et colorée et l'embonpoint respectable annonçaient une santé parfaite, prit la parole à son tour et s'exprima en ces termes: