—Je suis peut-être le seul qui puisse aujourd'hui satisfaire votre curiosité; j'ai à l'heure qu'il est bien près de quatre-vingts ans, je suis né dans le château, et je n'en suis sorti qu'en 1792, je sais donc une foule de choses qui sont ignorées de tout le pays, et c'est une de ces choses-là que je vais vous raconter.

Tout le monde se rapprocha du vieillard qui prit un verre plein de vin, qu'il vida sans faire la grimace et qui continua ainsi:

«Mon père, Pierrot Coquardon, était jardinier du château; c'était un beau et grand garçon que toutes les jeunes filles du pays avaient aimé, et que les jolies marquises avaient plus d'une fois honoré de légers coups d'éventail sur la joue, ce qui ne l'empêcha pas de mourir lorsque je n'avais encore que sept ans.

»Ma pauvre mère le suivit de près dans la tombe.

»Resté seul sur la terre, j'allais être conduit a l'hospice des Enfants trouvés, lorsque le père Kerval, un vieux Breton qui était suisse du château depuis longtemps, me recueillit et me fit élever avec autant de soin que si j'avais été son enfant.

»Lorsqu'il mourut j'étais un jeune et beau gaillard, cinq pieds huit pouces, et gros à proportion, aussi je n'eus pas de peine à obtenir sa place.

»Il fallait voir quelle mine j'avais en grand uniforme, chapeau bordé, habit bleu de roi doré sur toutes les coutures, culotte de panne rouge, bas de soie de même couleur, souliers à boucles d'argent et tout ce qui s'en suit; et quelles belles épaulettes mes enfants! elles auraient fait honte à celles d'un lieutenant général des armées du roi! Aussi les jeunes filles et les jolies femmes du canton ne m'appelaient que le beau suisse l'aimable suisse; hélas! il y a longtemps de cela et je suis bien changé, du reste vous ne pouvez le voir.

»Et le vieillard, en achevant ce petit exorde, se leva afin de laisser voir à ses auditeurs ce qu'il avait conservé de sa prestance et de ses grâces d'autrefois.

»A l'époque dont je vous parle, continu-t-il en se passant la main sous le menton, il survint tout à coup dans notre belle France un grand bouleversement auprès duquel celui qui est arrivé il y a quelques années à Paris n'était vraiment rien du tout. Aussi quelque temps après la prise de la Bastille, une superbe forteresse située à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, tous nos maîtres prirent la fuite pour aller à l'étranger rejoindre nos bons princes qui étaient partis les premiers et comme la plupart d'entre eux emmenaient leurs domestiques, je restai seul au château avec un jeune homme nommé Louis Tristan dit Brin-d'Amour, qui avait été fifre dans les gardes françaises.

»Les auteurs du bouleversement dont je viens de vous parler étaient les messieurs sans-culottes. Ils vinrent ici organiser ce qu'ils appelaient une société populaire, et ils me recommandèrent de bien garder tout ce qu'il y avait dans le château; c'était bien là, mes enfants, une recommandation inutile, car il n'y restait déjà plus rien dans ce pauvre château, les messieurs sans-culottes du pays et des villages environnants y étaient venus avant ceux de Paris; ils avaient emporté tout ce qui leur avait paru de bonne prise, puis ils avaient brûlé le reste, bu le vin et brisé les vitres et les portes.