Lucie avait d'abord eu l'intention de placer sa malheureuse amie dans un de ces établissements; mais elle se dit que, puisqu'elle voulait faire une bonne action, il fallait que cette bonne action fût complète, et qu'elle ferait beaucoup mieux de faire louer et meubler pour son amie un petit logement dans lequel elle serait transportée de suite, et où, grâce à de bons soins, elle se rétablirait bien plus promptement. Ensuite, aidée de ses secours qui ne lui manqueraient pas, car elle connaissait assez bien le noble cœur de son mari, pour être certaine d'avance qu'il approuverait tout ce qu'elle ferait, Eugénie, pourrait attendre qu'elle se fût, en utilisant les nombreux talents qu'elle possédait, créé une position indépendante.

—Je regrette beaucoup de ne pouvoir sortir, dit-elle après avoir fait connaître ses intentions au docteur qui les approuva sans réserve; je me serais occupée de suite de cette affaire, car ma pauvre amie ne peut pas rester plus longtemps dans l'affreux galetas où elle se trouve maintenant, et je ne puis charger de ces démarches aucunes des personnes que je connais, qui sont toutes du monde dans lequel a vécu mademoiselle de Mirbel, et qui presque toutes la connaissent.

—Si vous me jugez digne de votre confiance, je me chargerai bien volontiers de toutes ces démarches, que vous ne pourriez faire que dans quelques jours, répondit le docteur. Je n'ai pas l'honneur de connaître mademoiselle de Mirbel, mais je crois cependant qu'elle est tout à fait digne de ce que vous voulez faire pour elle, et je serais heureux de m'associer, autant du moins que vous voudrez bien me le permettre, à une aussi bonne action.

—Je vous reconnais bien là, docteur, dit la comtesse, vous n'êtes avare ni de votre temps, ni même à ce qu'on assure de votre bourse, lorsqu'il s'agit d'être utile à quelqu'un.

—Je fais tout ce qui m'est possible pour me faire pardonner par Dieu les fautes que j'ai pu commettre, répondit le docteur, dont le front s'était couvert d'un sombre nuage, lorsque la comtesse de Neuville lui avait adressé les quelques paroles que nous venons de rapporter.

—Savez-vous, M. Mathéo, ajouta Laure qui avait recouvré toute l'aimable gaieté de son caractère depuis que son amie paraissait plus tranquille, savez-vous, qu'à vous voir quelquefois si triste, vous que tout le monde estime et aime, et qui n'avez pas a vous plaindre de la fortune qui vous traite, à ce qu'on assure, en enfant gâté, il serait permis de croire que vous avez commis quelques grandes fautes et que vous êtes tourmenté par les remords.

Les paroles de Laure venaient, sans qu'elle s'en doutât de soulever un violent orage dans le cœur du docteur Mathéo, et l'expression d'un amer découragement passa rapide sur son visage.

—A Dieu seul, dit-il, appartient le droit de m'apprendre si quelques-unes des actions de ma vie sont ou ne sont pas de grands crimes. Mais nous nous laissons entraîner bien loin du sujet qui devrait nous occuper, ajouta-t-il, en faisant un effort pour sourire.

—Sans doute, reprit Laure, en riant de bon cœur; mais croyez-le bien, monsieur le docteur, je n'ai jamais cru que vous étiez un grand criminel; j'ai voulu seulement vous faire un peu la guerre, parce que je ne veux pas que vous soyez toujours aussi triste, et que je suis fâchée de ce que vous nous négligez pour d'autres clients.

Laure, en achevant ces mots, avait adressé à son amie un regard d'intelligence.