—Il faut voir, répondit celui-ci.
—Eh bien, Mathéo, reprit Roman, tu ne nous dis rien, on croirait vraiment que tu es fâché de nous avoir rencontrés?
—C'est vrai, répondit le malheureux docteur, je ne vous dis rien; mais j'avoue que j'ai été si étonné de vous rencontrer ici, que la surprise m'a d'abord privé de l'usage de la parole, et puis ce nouveau nom sous lequel Salvador est connu maintenant...
—Ce nom est le mien, s'écria Salvador.
—Oh! je ne dis pas le contraire, répondit le docteur, je crois cependant que je ne puis dire à celui que j'ai connu sous le nom de Salvador, ce qui n'était destiné qu'au marquis de Pourrières. Il ne me reste plus qu'à me retirer; Roman sait des secrets qui peuvent me perdre et que sans doute il vous a confiés... Vous êtes donc les deux seuls hommes au monde que je doive craindre; mais si ma vie est entre vos mains, votre liberté est entre les miennes; nous n'avons donc pas besoin de nous faire de mutuelles promesses, l'intérêt que nous avons à nous ménager réciproquement répond à l'un de l'autre. Nous avons, vous et moi, par les moyens qui nous ont paru les plus convenables, conquis chacun une position élevée dans le monde, allons donc chacun de notre côté sans chercher à nous rencontrer de nouveau, et que Dieu nous conduise tous dans la voie que nous avons prise.
—En achevant ces mots, Mathéo se levait pour sortir.
Je crois que tu avais raison, dit Salvador à Roman, tandis qu'il se dirigeait vers la porte, il est devenu vertueux, très-vertueux même, mais laisse-moi seul avec lui, il faut absolument que je connaisse le motif qui l'amenait ici. Restez, dit-il en élevant la voix, et en s'adressant à Mathéo qui n'avait pas entendu ce qu'il venait de dire à Roman, restez Mathéo, j'ai besoin de vous parler, et sur un signe qu'il lui fit, Roman se retira.
—Ecoutez, Mathéo, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec le docteur, je ne veux pas que vous me quittiez en emportant l'idée que les leçons du passé ont été perdues pour moi: vous savez quelles sont les fautes qui m'avaient conduit au bagne de Toulon, et comment, grâce à votre concours, que vous accordâtes à Roman plutôt qu'à moi, je parviens à m'échapper. Poursuivis activement après l'événement du Beausset, nous fûmes forcés de nous réfugier dans la forêt de Cuges, et de nous affilier à la bande commandée par les frères Bisson.
Ce ne fut qu'après de nombreuses traverses que je parviens à quitter la France. Après deux années passées hors du territoire, ayant appris la mort de mon père, qui avait toujours ignoré les fautes ou plutôt les crimes que j'avais commis, car c'était heureusement sous un nom supposé que j'avais été condamné, je me hâtai d'affermer mes terres, et lorsque j'eus mis toutes mes affaires en ordre je vins me fixer à Paris, et par une conduite exemplaire, j'ose le dire, je tâchai de me faire oublier à moi-même les crimes de ma vie passée, lorsque je fis la rencontre de Roman que j'avais quitté après la mort singulière de tous les hommes qui composaient la bande des frères Bisson. Arrivé à cet endroit de son récit, Salvador s'arrêta quelques instants et regarda fixement Mathéo dont le front était inondé de sueur, et qui se troubla visiblement.
—Roman était malheureux, continua Salvador sans paraître s'apercevoir du trouble de son auditeur, je devais le craindre, et il me promettait de se bien conduire à l'avenir; toutes ces raisons me déterminèrent à le recevoir chez moi et à lui donner la place d'un majordome que je venais de perdre, mais je dois le dire, depuis qu'il vit avec moi je n'ai eu qu'à me louer de ses services. Vous voyez donc, mon cher Mathéo, par mon exemple, par celui de Roman, par le vôtre même, ajouta Salvador en baissant la voix, qu'après avoir commis de grandes fautes, il est encore possible de suivre la bonne voie.