—Je ne sais, répondit Mathéo quel est le motif qui vous a engagé à me faire cette confidence, cependant je vous crois, j'ai besoin de vous croire, mais puisque vous paraissez tenir à me convaincre, dites-moi ce que vous faisiez, il y a trois jours, vêtu d'un costume qui n'est pas le vôtre, dans un des plus infâmes bouges de la capitale?
Cette question, à laquelle il ne s'attendait pas, étonna singulièrement Salvador. Mathéo était-il au courant des événements de sa nouvelle existence, et devait-il continuer de feindre? il prit ce dernier parti, c'était le plus sûr, et il serait toujours temps de l'abandonner si cela devenait nécessaire.
—Je ne sais comment vous avez pu savoir, dit-il, qu'il y a trois jours vêtu comme vous le dites, d'un costume qui n'est pas le mien, j'étais dans un mauvais lieu de la rue de la Tannerie; quoi qu'il en soit, je ne veux pas le nier. Il y a quelques jours donc, je sortis à pied par hasard, et je fus abordé par un homme qui était en même temps que moi au bagne de Toulon, dans la salle nº 3. Cet homme m'avait reconnu, malgré toutes les précautions que j'ai prises pour rendre ma physionomie méconnaissable. Je craignais qu'il ne voulût me suivre afin de connaître mon adresse et de pouvoir me tenir à sa discrétion. Il n'en fit rien, il m'aborde au contraire humblement; il me dit qu'il était très-malheureux, et que cependant jusqu'à ce moment il n'avait pas voulu voler, mais qu'il était poussé dans ses derniers retranchements, et que le soir même, aidé de plusieurs individus qu'il devait retrouver dans un lieu qu'il me désigna, il devait commettre un vol. Je voulais arracher ce malheureux au sort funeste qui l'attendait s'il commettait ce nouveau crime, et comme je n'avais pas sur moi une somme assez forte pour le mettre à l'abri du besoin jusqu'à ce que son travail lui eût procuré des moyens d'existence honorable, je lui donnai rendez-vous pour lui remettre la somme que je lui destinais. Voilà l'explication toute simple de ma présence dans l'établissement de la rue de la Tannerie et de mon déguisement.
Mathéo était un peu plus tranquille depuis qu'il avait entendu Salvador, les explications que venait de lui donner celui-ci n'étaient pas dénuées de vraisemblance, et, moins que tout autre, du reste, il pouvait en contester la réalité.
Salvador, cependant, ne savait pas encore quelles étaient les raisons qui avaient amené le docteur Mathéo chez le marquis de Pourrières, et c'était là l'objet qui l'intéressait le plus.
—Maintenant, mon cher Mathéo, dit-il, vous me direz sans doute ce qui vous amenait chez moi.
Mathéo, poussé dans ses derniers retranchements, ne savait plus trop ce qu'il devait faire, il ne pouvait guère, après les confidences que venait de lui faire Salvador, refuser de le satisfaire, et il lui en coûtait de parler de madame de Neuville à un homme contre lequel il ne pouvait s'empêcher de conserver quelques préventions; cependant dans l'intérêt même de sa cliente, il était nécessaire qu'il sût quel était le mobile qui avait fait agir Salvador lorsqu'il avait écrit le petit billet qu'il avait envoyé à madame de Neuville, billet au moins inutile, s'il avait voulu se borner à lui envoyer ce qu'elle avait perdu, et s'il n'avait pas conservé l'intention d'entrer en relations avec elle. Il se détermina donc à parler de cette dame à Salvador.
Nous croyons que le moment de faire connaître à nos lecteurs les événements de la vie du docteur Mathéo, qui se rattachent à notre histoire, est maintenant arrivé.
Mathéo était âgé de seize ans à peine, lorsque son père, qui exerçait à la cité de La Valette, île de Malte, la profession de médecin, commit un crime, à la suite duquel il fut forcé d'abandonner cette ville pour échapper aux poursuites qui étaient dirigées contre lui. Cet homme était le plus infâme scélérat qu'il soit possible d'imaginer, et le crime qu'il avait commis avait été accompagné de circonstances si affreuses qu'il était certain d'avance que le gouvernement anglais demanderait son extradition aussitôt que le lieu où il porterait ses pas serait connu, et, qu'elle serait accordée sans la moindre difficulté.
Il était arrivé dans les environs d'Aix avec beaucoup de peine et en ne marchant que la nuit, car il n'avait pas eu le temps de se munir des papiers de sûreté, et il craignait à chaque instant de tomber entre les mains de la gendarmerie. Cependant, il ne se trouvait pas en sûreté dans cette partie de la France, il voulait gagner un des petits ports de la Méditerranée, où il chercherait les moyens de s'embarquer, ce qu'il ne croyait pas impossible, attendu qu'il ne manquait pas d'argent, lorsqu'il tomba ainsi que son fils, qu'il avait amené avec lui entre les mains de deux des bandits qui infestaient à cette époque la forêt de Cuges, qui les dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient et les conduisirent à leurs chefs, les frères Bisson, riches cultivateurs du département des Bouches-du-Rhône, qui cumulaient les deux professions d'agriculteurs et de voleurs de grands chemins.