Mathéo qui, dès le commencement de l'action, s'était tenu aussi en arrière autant que cela lui avait été possible, fut atteint par une balle perdue, et il était tombé sur la neige, dangereusement blessé à la tête et tout à fait privé de sentiment. Il était le seul blessé. Les balles avaient épargné tous ceux qui n'avaient pas été tués. Favorisés par leur parfaite connaissance du pays et l'obscurité de la nuit, les autres bandits purent assez facilement se soustraire aux poursuites de ceux qui les avaient si rudement accueillis.

Les gendarmes bien convaincus que toutes les recherches seraient inutiles, rejoignaient la diligence lorsque l'un d'eux heurta Mathéo du pied; il se pencha et reconnut qu'il respirait encore. C'était une précieuse capture; on pouvait espérer, s'il en réchappait, que l'on en obtiendrait des révélations, de nature à mettre sur les traces des individus qui composaient la bande de la forêt de Cuges; aussi il fut relevé avec le plus grand soin, pansé tant bien que mal par un gendarme un peu plus expert que ses camarades, et transporté avec toutes les précautions imaginables dans le coupé de la diligence, qu'il ne quitta que pour être incarcéré dans la prison d'Aix.

Il était littéralement entre la vie et la mort, mais, cependant, grâce aux soins qui lui furent prodigués (personne n'est mieux soigné que ceux qui sont destinés à l'échafaud), grâce aussi, peut-être, à sa jeunesse et à la vigueur de sa constitution il recouvra la santé. Alors commencèrent pour lui une longue série d'interrogatoires, qui en définitive devaient le conduire à l'échafaud, auquel il ne pouvait échapper qu'en se déterminant à faire des révélations, détermination qu'il aurait prise peut-être, si la crainte de compromettre son père qui, selon toute apparence, était resté avec les frères Bisson, ne l'en avait empêché.

Aussi, dès qu'il eût recouvré ses forces, son premier, son unique soin fût de chercher les moyens de s'échapper de sa prison. Il n'entre pas dans notre plan de dire comment il s'y prit pour réussir, et quels furent les événements de sa vie, jusqu'au moment où nous l'avons vu chirurgien aide-major de la marine, et attaché en cette qualité à l'hôpital du bagne de Toulon; nous dirons seulement que cette période de sa vie fut traversée par de longues et douloureuses épreuves, et que ce ne fût qu'à force de constance, d'énergie, et grâce à des efforts en quelque sorte surhumains, qu'il parvint à vaincre sa destinée et à surmonter des obstacles devant lesquels se serait brisée vingt fois une organisation moins vigoureuse que la sienne.

Le temps, et les peines qu'il avait éprouvées, avaient tellement changé sa physionomie, qu'il pouvait espérer qu'il ne serait pas reconnu par ceux des hommes de la bande des frères Bisson, qui d'aventure, et par une grâce toute spéciale, seraient amenés au bagne de Toulon. Aussi, lorsque après avoir obtenu sa nomination, il vit que tous ses efforts pour obtenir un changement de résidence étaient inutiles, il se résigna à accepter le poste qui lui était offert. Ce modeste emploi était pour lui un port après de nombreux orages, et il faut le dire, le misérable avait à peu près usé toutes ses forces dans la terrible lutte qu'il venait de soutenir. Son dos s'était voûté, ses cheveux étaient devenus presque blancs, de noirs qu'ils étaient auparavant. Le ciel, se dit-il, ne voudra pas que je sois soumis à de nouvelles épreuves! N'ai-je pas, grand Dieu! assez cruellement expié les fautes que j'ai pu commettre? Il se trompait. Il n'occupait son poste que depuis quelques mois, et déjà son zèle, son assiduité, la science profonde qu'il avait acquise lui avaient conféré l'estime de ses supérieurs, lorsque Roman, qui avait quitté la bande de la forêt de Cuges, pour courir le monde avec Salvador, fut amené au bagne avec ce dernier.

Roman reconnut de suite son ancien compagnon, et il vit aussitôt le parti qu'il en pouvait tirer. Il saisit donc la première occasion qui se présenta pour l'entretenir sans témoins, et après lui avoir appris que la bande des frères Bisson, malgré les pertes nombreuses faites sur le champ de bataille, était toujours florissante, et que son père avait été tué les armes à la main peu de temps après son arrestation; il lui fit comprendre qu'il n'avait pas l'intention de rester plus longtemps au bagne, et qu'il comptait sur lui pour favoriser son évasion.

Il fallut que Mathéo, au risque de se compromettre et de perdre une position péniblement acquise, fît tout ce qu'exigea Roman, qui tenait sans cesse suspendue sur sa tête l'épée de Damoclès. Nous avons vu comment Roman, Salvador et Servigny s'évadèrent, grâce à lui, du bagne de Toulon, et comment les deux premiers parvinrent à rejoindre, dans la forêt de Cuges, la bande des frères Bisson.

Roman, comme tous ceux qui se sont trop avancés dans la carrière du crime pour jamais retourner en arrière, ne pouvait voir sans lui vouer un vif sentiment de haine l'un de ceux qu'il avait vu suivre un instant les errements qu'il devait continuer toute sa vie, chercher à reconquérir une place dans la société.

Il y a, dit l'Evangile, plus de joie dans le ciel pour un coupable qui se repent, que pour dix justes qui meurent dans la foi. Il est permis de croire, bien que l'Evangile n'en dise rien, qu'il y dans l'enfer plus de pleurs et de grincements de dents pour un coupable qui se sauve, que pour dix justes qui se damnent. Il en est de même ici-bas. Les démons qui ne peuvent, quels que soient les efforts de leur rage insensée, franchir l'espace immense qui les sépare du royaume des élus, font sans doute tous leurs efforts pour augmenter la population de leur ténébreux séjour; de même il existe des hommes, démons doués d'une physionomie humaine, et Roman était de ceux-là, qui cherchent par tous les moyens possibles à replonger dans l'abîme, ceux qui essayent d'en sortir.

Roman ne tint donc pas la parole donnée au malheureux Mathéo; son premier soin, lorsqu'il eût rejoint la bande de la forêt de Cuges, fut d'apprendre aux frères Bisson, ce qu'était devenu leur ancien compagnon. Mathéo ne tarda pas à éprouver les effets de cette indiscrétion; il fut d'abord forcé d'aller donner des soins à un de ces misérables qui avait été blessé dans une rencontre; puis on le chargea de remettre à un forçat tout ce qui lui était nécessaire pour faciliter sa fuite; puis enfin, les exigences de ces misérables s'augmentant avec la facilité qu'ils trouvaient à les satisfaire, ils voulurent qu'il leur fournit les indications qui leur étaient nécessaires pour commettre un vol dans un château voisin de Toulon où il était reçu. La mesure était comble. Le malheureux Mathéo ne pouvait vivre plus longtemps dans une contrainte aussi cruelle, il fallait ou qu'il se déterminât à devenir franchement le complice de ces misérables, ou que, renonçant tout à coup à la position qu'il s'était faite, il prît honteusement la fuite, s'il ne voulait pas porter sa tête sur l'échafaud. Les frères Bisson ne lui avaient pas caché qu'ils le dénonceraient la première fois qu'il n'obéirait pas à leurs ordres, et ils savaient bien qu'ils étaient hommes à tenir parole. Ce fut alors qu'il se détermina à les faire tous périr, nous avons vu comment il réussit, et comment, Roman et Salvador, n'échappèrent que par hasard à cette exécution générale.