Hâtons-nous de dire que Mathéo, lorsqu'il se rendit coupable de cette action, qu'il faut bien nommer un crime, avait à peu près perdu la raison, car voilà à peu près les raisonnements qu'il s'était faits pour la justifier:
Les crimes de l'auteur de mes jours; la rencontre au coin d'un bois de deux bandits; circonstances tout à fait indépendantes de ma volonté, m'ont amené, bien jeune encore, au milieu d'une bande de scélérats. J'ai été presque élevé au milieu d'eux; j'ai été forcé d'écouter leur discours; d'être le spectateur et quelquefois le complice de leur méfaits; et cependant à un âge où l'on n'a pas encore acquis la connaissance des notions du juste et de l'injuste qui doivent servir de règle à la conduite de l'homme appelé à vivre en société, j'ai su, en partie, résister à la contagion de l'exemple. Ça n'a jamais été volontairement que j'ai pris part aux déprédations de mes compagnons. Mes mains sont vierges du sang de mes semblables, et si quelquefois il a été répandu devant moi, c'est que je n'ai pas pu l'empêcher. J'ai commis bien des fautes, je ne veux pas me le dissimuler; mais ces fautes sont-elles bien les miennes? ne doivent-elles pas plutôt être imputées à la fatalité qui n'a cessé de me poursuivre depuis que je suis né. Arrêté à la suite d'une affaire à laquelle je n'ai pris qu'une part passive, et seulement parce qu'on m'y avait forcé, je n'ai pas trahi mes infâmes compagnons. Je suis donc quitte envers eux de toutes obligations, et je ne leur ai demandé pour me soustraire au funeste sort, qui grâce à eux, m'était réservé, ni aide, ni secours, ni protection.
Ce n'est qu'après avoir passé par toutes les phases de la plus cruelle existence; après avoir supporté des épreuves devant lesquelles auraient reculé l'homme le plus intrépide, que je suis parvenu à conquérir une position plus que modeste, mais qui suffit à mes vœux. Eh bien! cette position, ils veulent me la faire perdre en me forçant de renouer avec eux des relations qui ont été rompues par la force irrésistible des événements; mais ce n'est pas seulement ma position que j'ai à défendre, c'est mon honneur, c'est ma vie qu'ils attaquent aujourd'hui, et qu'il faut que je défende. Je suis donc en guerre avec eux, et cette guerre, ce n'est pas moi qui l'ai déclarée, d'où il suit que ma position est absolument semblable à celle d'un peuple qui, attaqué injustement par un peuple dix fois plus fort que lui, se trouverait forcé d'employer, pour conserver sa nationalité, ces moyens extrêmes que la plus cruelle nécessité fait seule excuser. Je suis donc vis-à-vis d'eux en état de légitime défense.
Si j'étais vis-à-vis d'un seul homme, dans une position semblable à celle qui m'est faite en ce moment en face de plusieurs, que devrais-Je faire? La réponse à cette question n'est pas difficile à trouver; voilà ce que je devrais faire. Aller trouver cet homme, lui dire ce que j'aurais le droit de lui dire, puis le provoquer, le combattre; et si, avec l'aide de Dieu, j'en étais vainqueur, personne, j'en suis convaincu, ne songerait à me blâmer; mais je ne puis faire, dans la position où je me trouve, ce qui me serait possible si je n'avais qu'un seul ennemi devant moi; en effet, je ne puis sans folie attaquer seul une douzaine au moins d'individus, et cependant, tous ces individus sont mes ennemis. Ce sont eux qui sont venus m'attaquer au moment où je ne demandais qu'à les oublier; et s'ils ne périssent pas, il faut, ou que je commette des crimes devant lesquels ma conscience se révolte, ou que je me résolve, non-seulement à perdre ce que je n'ai acquis qu'à l'aide d'efforts surhumains et d'une conduite irréprochable, mais encore à subir une mort cruelle et ignominieuse.
La science que j'ai acquise a mis à ma disposition des armes terribles; armes peu courtoises, à la vérité; mais ce sont les seules dont je puisse me servir, et ceux contre lesquels je veux les employer, sont d'infâmes scélérats dont la tête est depuis longtems dévolue au bourreau, et qui jamais ne feront rien pour échapper au sort dont ils sont menacés. Je ne vais donc faire autre chose qu'avancer leur heure fatale de quelques jours, de quelques mois peut-être. Mais puis-je m'arroger un droit qui n'appartient qu'à Dieu, et après lui, à la société tout entière représentée par les magistrats chargés d'appliquer les lois qui la régissent? non sans doute, à Dieu seul le droit de retirer ce que lui seul a pu donner; à la société celui de punir, humainement parlant, les crimes commis par quelques-uns de ses membres. Mais je n'ai pas la prétention de jouer ici-bas le rôle de la Providence. Je n'ai point non plus celle de m'ériger en vengeur de la société outragée. Je ne veux faire qu'une seule chose, me défendre, et le droit de la défense est le plus sacré, le plus incontestable de tous les droits. Et puis d'ailleurs, en débarrassant la terre de ces misérables, je sauve la vie à une infinité de victimes.
On voit par quels pitoyables sophismes Mathéo avait cherché à justifier le crime qu'il avait commis; crime du reste commis, ainsi que nous l'avons dit, dans un moment où le malheur lui avait enlevé le libre usage de ses facultés, et dont à l'époque où nous sommes arrivés, il portait encore le remords dans le cœur.
Nous avons dit que Mathéo venait de se déterminer à parler à Salvador de ce qui était arrivé à celui-ci avec madame de Neuville.
—Une dame, lui dit-il, qui veut bien m'honorer de sa confiance, a été conduite, par suite d'un accident qui pouvait arriver à la première personne venue dans la maison où vous vous trouviez par hasard; vous vous êtes permis à l'égard de cette dame.....
—Des inconvenances que je déplore, répondit Salvador; mais nous étions tous deux plongés dans l'obscurité, je n'avais donc pu voir à qui j'avais affaire; j'ai supposé un instant que je m'adressais à une des habitantes de la maison, et je devais, pour ne pas exciter de soupçons, prendre le ton et les manières d'un des individus qu'elle devait être habituée à y rencontrer; au reste, cette dame a dû vous apprendre qu'aussitôt que je me suis aperçu de mon erreur, je me suis empressé de m'excuser.
—C'est vrai. Ainsi c'est vous qui avez renvoyé à cette dame le petit carnet contenant des cartes et deux billets de mille francs, et qui avez écrit la lettre qui accompagnait cet envoi?