Beaucoup de personnes très-estimables du reste, et dont la bonne foi ne saurait être mise en doute, considèrent la surveillance comme une mesure éminemment utile. Il leur paraît juste et naturel à la fois que la société ait toujours les yeux fixés sur ceux de ses membres qui ont violé ses lois et qui, par le fait seul de cette violation, se sont volontairement mis en état de suspicion légitime.

Il est malheureusement plus facile de rétorquer par des faits que par des raisonnements les arguments que ces personnes mettent en avant pour soutenir leur opinion.

La surveillance serait une mesure utile si nous étions tous, exempts de préjugés; mais nous sommes loin d'être arrivés à ce haut degré de civilisation.

Quoiqu'on nous fasse l'honneur de nous citer comme le peuple le plus éclairé de la terre, les préjugés nous dominent encore; et de tous ceux dont nous sommes imbus, le plus funeste dans ses conséquences, celui qui cause le plus de crimes, le plus antisocial enfin, est celui qui repousse les libérés.

Lorsqu'un débiteur a payé sa dette, personne ne vient lui reprocher les retards qu'il a mis à l'acquitter, et quatre-vingts fois sur cent, au contraire, ceux qui furent ses créanciers lui tendent une main secourable, lui prêtent leur appui, lui continuent leur crédit. La position du libéré est, suivant moi, toute semblable à celle du débiteur retardataire qui s'est enfin acquitté: il devait à la société un exemple, une réparation quelconque, il a payé sa dette en subissant la peine qui lui a été infligée; pourquoi donc n'est-il pas traité comme on traite le premier? pourquoi donc lui reprocher sans cesse la faute ou le crime qu'il a commis? pourquoi le repousser impitoyablement? Dans quelle loi divine ou humaine a-t-on puisé ces principes d'une éternelle réprobation?

Personne, je le pense, ne sera tenté de mettre en doute la force du préjugé qui repousse les libérés.

Des gens qui occupent dans le monde de très-belles positions, ont subi des condamnations plus ou moins fortes; mais fort heureusement pour eux, elles sont ignorées; car, bien que ces gens méritent l'estime qu'ils inspirent, si leur position était connue, ceux qui maintenant leur touchent la main, qui les admettent à leur table, s'en éloigneraient comme on s'éloigne d'un lépreux ou d'un pestiféré.

J'ai vu souvent des libérés parvenir, en cachant leur position, à se faire admettre dans un atelier, s'y très-bien conduire durant plusieurs années, et cependant en être ignominieusement chassés lorsqu'elle était connue.

Les conséquences de la condamnation deviennent ainsi plus terribles que la condamnation elle-même, pour ceux qui sont soumis à l'expiration de leur peine à la surveillance de la police, qui ne leur laisse jamais pendant longtemps la possibilité de cacher leur position de libérés; et, je ne crains pas de le dire, les libérés qui n'ont pas de fortune n'ont d'option qu'entre ces deux parties, mourir de faim...

—Merci, mourir de faim, dit Cornet tape dur, il n'y a pas de presse.