»Art 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu de sa résidence sans l'autorisation du préfet du département.
»Art. 11. Sur toute la route à suivre par le forçat libéré, l'officier public du lieu auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille, et notera la somme qu'il aura remise au forçat libéré, pour se rendre à la nouvelle couchée qu'il lui aura indiquée.
»Art. 12. Arrivé à sa destination, le forçat libéré se présentera au commissaire de police ou au maire du lieu qui lui délivrera son congé en échange de sa feuille de route.»
J'ai fait ressortir les inconvénients qui résultaient des dispositions des articles 5 et 10, mais je ne vous ai rien dit encore des articles suivants; sur toute sa route et lors de son arrivée à destination, le forçat libéré est tenu de se présenter à l'officier public du lieu, mais l'autorité s'est-elle assurée de la discrétion de ce dernier? à voir ce qui se passe on ne peut douter que la question ne doive être résolue par la négative; dans certains endroits, dans presque tous même c'est un événement que l'arrivée d'un forçat, et l'officier public qui le reçoit n'a rien de plus pressé que d'en informer ses voisins, bientôt le forçat devient l'objet de la curiosité publique, l'objet de toutes les conversations du pays, chacun se redit la nouvelle, chacun accourt sur son passage, c'est une véritable exposition qui dure depuis l'instant qu'il se met en route jusqu'au moment où il arrive à sa destination; que dis-je, elle se perpétue au delà de ce terme, car dans le lieu qu'il a choisi pour sa résidence, la curiosité n'est pas satisfaite alors qu'on l'a vu arriver, et elle se perpétue jusqu'à ce qu'elle trouve un aliment dans d'autres événements.
Avec un tel luxe de précautions qui ne permettent pas au libéré de cacher un instant sa position dans un pays où le préjugé s'élève avec tant de force contre lui, que voulez-vous qu'il fasse? que voulez-vous qu'il devienne? comment voulez-vous qu'il trouve de l'ouvrage?
Placer un malheureux dans cette position, c'est le mettre au-dessus d'un précipice, sur une planche à bascule et lui ordonner de marcher; bientôt l'équilibre est rompu, la bascule joue, et l'homme tombe dans l'abîme.
Législateurs et philanthropes, avez-vous assez réfléchi à l'empire de la nécessité? Vous qui êtes partisans de la surveillance, avez-vous calculé ce que peut le besoin? ce que peut la faim, sur ceux qu'elle tourmente? Pour moi, je suis convaincu que la vertu elle-même, si elle se personnifiait pour habiter cette terre, succomberait si elle était mise en surveillance.
Que l'on ne m'accuse pas d'exagération dans tout ce que je viens de dire, les faits parlent plus haut que mes paroles; et des faits je pourrais vous en citer à satiété, qui prouveraient ce que je viens d'avancer.
Un individu, nommé Carré, à peine âgé de treize ans, fut condamné à seize années de travaux forcés, pour un vol de deux lapins, commis la nuit, de complicité et, à l'aide d'effraction; mais à raison de son âge, la peine qu'il avait encourue, fut commuée en seize années de prison. Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité et apprit l'état de polisseur de boutons; il fut assez heureux, lors de sa libération, pour trouver de l'occupation, et durant plusieurs années il ne donna pas le moindre sujet de plainte; mais le métier qu'il exerçait étant venu à tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère; pendant longtemps il alla voir tous les deux ou trois jours une personne charitable, et à chaque visite cette personne lui remettait deux ou trois francs; mais craignant que cette personne ne se lassât de le secourir, il n'alla plus chez elle et vola, dans une cuisine, deux casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour ce fait et condamné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.
Lors du départ de la chaîne, la personne en question alla voir Carré; et comme elle ne connaissait pas les circonstances qui l'avaient porté à commettre un nouveau crime, elle crut devoir lui adresser quelques reproches; eh! monsieur, lui répondit Carré, je ne pouvais trouver de l'ouvrage nulle part, j'étais repoussé de tout le monde, je n'ai volé que pour être envoyé au bagne; là, au moins, je mangerai tous les jours.