Il semble, au reste, que les législateurs eux-mêmes aient compris le peu de valeur morale de notre loi sur la surveillance, car pendant longtemps ils ont laissé au libéré la faculté de s'en affranchir, moyennant le dépôt d'une somme dont le chiffre a varié, mais qui ne s'est jamais élevée au delà de quelques cents francs: belle garantie, vraiment, pour la société qu'une pareille somme.
On a fini par comprendre qu'il était monstrueux d'accorder aux libérés la faculté de racheter une peine, de faire ainsi du châtiment une marchandise vénale; et maintenant tous les libérés restent soumis à la surveillance. On eût mieux fait de les en affranchir tous, si on ne voulait pas remédier aux maux qu'elle produit. Ces maux sont réels, ils sont immenses, et ils produisent leurs effets à chaque instant; voyez les tables de statistique, les récidives augmentant progressivement; vous avez généralisé la surveillance, elle frappe par cela même sur un plus grand nombre d'individus, et les récidives sont plus nombreuses; cela devait être, c'était une conséquence forcée; et si l'on voulait établir une règle de proportion, on trouverait, je n'en doute pas, que le rapport entre les récidives et le nombre des libérés parqués ou traqués par la surveillance, a constamment été le même.
Ne cherchez donc pas ailleurs la cause de cette recrudescence des crimes qui effrayent la société; que l'on s'attache à combattre ou à détruire cette cause, et que l'on n'aille pas chercher le remède dans un nouveau système pénitentiaire qui, quand bien même il produirait les bons effets qu'on en attend, n'aurait rien fait pour la sécurité de la société, si préalablement on n'avait pas détruit les préjugés qui la dominent encore.
—Cadet-Vincent, mes enfants, reprit Cadet-Filoux, vous a dit tout à l'heure ce qui arrivait au grinche qui était assez sot pour rengracier[394]. Je reviens au point où il m'a interrompu; je vous disais tout à l'heure que beaucoup de garçons[395] s'ils le pouvaient, quitteraient le métier pour se mettre à turbiner[396]. Je n'ai donc pas besoin de m'arrêter sur ce point où j'étais arrivé lorsqu'il m'a interrompu.
—Décidément ce vieux scélérat prêche, dit le vicomte de Lussan à ses deux compagnons; j'ai bien envie d'envoyer à tous les diables le prédicateur et ses auditeurs.
—Gardez-vous-en bien, cher vicomte, répondit Salvador; il ne faut pas que nous soyons les provocateurs, si nous ne voulons pas avoir sur les bras toute cette vile canaille.
Ces quelques paroles échangées à voix basse n'avaient pas interrompu Cadet-Filoux, qui continuait en ces termes:
Si les crimes de quelques-uns d'entre nous épouvantent la société, si nos déprédations rompent l'équilibre de la machine sociale, ne faut-il pas, autant que nous, accuser l'organisation, les lois, les mœurs de cette même société?
Pour justifier la rigueur des lois qui régissent les classes infimes de la société, on objecte que presque tous les grinches sortent des rangs du prolétariat. C'est vrai, ou à peu près; mais qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est la vérité de ce vieux dicton populaire: Ventre affamé n'a point d'oreilles.
Admettons donc que tous les grinches de profession sortent des rangs du peuple. Je ne vous parlerai pas des grands criminels qui, à quelques exceptions, appartiennent aux classes élevées.