—Il a ma foi raison, le vieux singe, dit Roman au vicomte de Lussan: c'est plus souvent des salons que des mansardes que sortent les assassins et les faussaires.

—Que voulez-vous, messire intendant, répondit celui-ci, les gens de peu n'ont pas l'intelligence assez développée pour concevoir les grandes choses.

—Ceci admis, je vous demanderai s'il y a en France des établissements dans lesquels cette multitude d'enfants du peuple qui vaguent sur les places et sur les boulevards puissent être conduits afin d'y apprendre un état et d'y recevoir, en contractant l'habitude du travail et de la sobriété, l'éducation que, dans un pays qui marche, dit-on, à la tête de la civilisation, tous les hommes devraient posséder? Non.

Pourquoi? parce que pour créer des établissements de ce genre, il faut de l'argent et que l'argent manque, belle réponse, vraiment! l'argent ne manque pas lorsqu'il s'agit de subventionner des journaux, ou des théâtres auxquels le peuple ne va jamais, de payer des danseuses qui ne dansent pas pour lui, ou d'ériger des palais dans lesquels on ne le laisse pas entrer. L'argent ne manque donc pas et vous croyez tous comme moi qu'il serait à désirer qu'il fut employé à fonder quelques établissements philanthropiques, semblables à ceux dont je viens de vous parler.

Quoi qu'il en soit il n'en existe pas, et les enfants auxquels ils seraient si utiles, vont passer la plus grande partie de leur temps aux Quatre billards[397] ou dans tout autre lieu semblables et ils deviennent des pégriots[398].

Le pégriot, mes enfants, occupe les derniers degrés de l'échelle au sommet de laquelle sont placés les pègres de la haute[399]; les hommes comme rupin, le provençal; Richard, comme Cadet-l'Artésien, Coco-Lardouche et moi jadis, et dont vous autres vous occupez les échelons intermédiaires. Le besoin conduisait la main du pégriot lorsqu'il commit son premier vol et peut-être que si quelqu'un voulait bien lui donner du pain en échange de son travail et l'aider de quelques conseils, il abandonnerait un métier dont les commencements doivent lui paraître assez rudes. Le pégriot est timide et ce n'est que lorsqu'il est poussé dans ses derniers retranchements, qu'il se hasarde à tirer de la poche de celui qui se trouve à sa portée, un foulard que la fourgate[400] lui payera le quart de sa valeur, le pégriot est toujours sale et mal vêtu, il ne déjeune jamais et ne dîne pas tous les jours; lorsqu'il a quelques sous, il va prendre gîte dans un des hôtels à la nuit de la Cité; lorsque son gousset est vide, il se promène toute la nuit, si la première patrouille qu'il rencontre ne le mène pas au corps de garde, qu'il ne quittera que pour aller chez un quart-d'œil[401] qui l'enverra à la cigogne[402].

Voilà comment on devient grinche, l'homme pauvre devient gouêpeur[403], on l'envoie à la Lorcefée[404], il en sort poisse[405]. L'enfant ignorant et abandonné devient pégriot, on l'envoie en prison, il en sort voleur, c'est toujours la même chanson avec des variations différentes. Une fois qu'on est arrivé là, savez-vous ce qu'il faut faire?

—Eh ben! qué qui faut faire? dit Délicat.

—Prendre le temps comme il vient, la soupe comme elle est, et faire son métier en brave garçon[406], répondit Cadet-Filoux.

Là, du flan, birbe[407], dit Charles la belle Cravate, est-ce qu'une fois qu'on a mis la main à la pâte, il n'y a plus moyen de la retirer[408]?