(A) Quelque sombres que soient les couleurs dont celui qui voudra peindre la physionomie des lieux dans lesquels on peut trouver des échantillons de la population excentrique de la capitale, charge sa palette; quelque vigoureux que soient les contours tracés par lui; quelle que soit, du reste, la puissance de son imagination, ses tableaux, s'ils ne sont copiés sur la nature, seront toujours au-dessous de la réalité: c'est qu'il existe en effet de ces choses, de ces hommes qu'il faut avoir vus pour en concevoir l'existence.
Les établissements que nous venons de citer existent réellement; mais nous n'engageons pas nos lecteurs à les visiter, car c'est suivant nous un bien triste spectacle que celui de l'humanité, lorsqu'elle a perdu la dernière trace de sa céleste origine, et c'est à peu près le seul qu'ils pourraient rencontrer dans tous ces lieux et dans beaucoup d'autres dont l'énumération seule remplirait un volume. Cependant, comme maintenant on est généralement avide de tout connaître, nous allons essayer d'en dire quelques mots.
Le grand Saint-Michel, surnommé le grand bal Chicard, rue de Bièvre, près la place Maubert, est le plus considérable de tous les établissements qui, semblables à ces plaies purulentes qui déshonorent le visage des débauchés et des ivrognes, étalent effrontément leur enseigne dans les rues de notre cité. Des chiffonniers, des marchands de chansons, des joueurs d'orgues et des marchands d'allumettes, des voleurs et de hideuses prostituées toujours prêtes à se livrer à ces misérables pour quelques verres d'eau-de-vie, ou un mauvais repas, voilà quels sont les gens que l'on rencontre habituellement au grand Saint-Michel. Mais si une belle journée a invité les bons habitants de Paris à prendre le plaisir de la promenade, levez les yeux vers cette espèce de soupente qui domine la salle principale de l'établissement dont nous parlons, et examinez un peu les individus qui s'y trouvent;—mais ils sont convenablement costumés: ce sont sans doute des gens comme il faut, qui sont venus là pour étudier les excentricités des mœurs populacières. Examinez de nouveau, et si vos yeux ne vous suffisent pas, joignez-y vos oreilles, et tâchez de saisir au passage, au milieu du brouhaha qui règne ici, quelques bribes de la conversation de ces gens si bien vêtus.—Mais, en effet, la toilette de ces hommes et celle de ces femmes, quoique riche, est d'assez mauvais goût. Ils boivent de l'eau-de-vie à pleins verres, et des refrains de chansons obscènes s'échappent de leur bouche. Quels sont donc ces gens? Eh! bon Dieu! rien autre chose que des voleurs et des prostituées, plus heureux ou plus adroits que ceux qu'ils dominent, qui viennent étaler là leurs richesses, afin d'exciter la jalousie de leurs camarades, stimuler ceux d'entre eux qui restent dans l'inaction, et respirer dans une atmosphère qu'ils aiment, en attendant qu'un revers de fortune les force à servir de spectacle à leur tour.
L'eau-de-vie ne se vend au grand Saint-Michel que quatre-vingts centimes le litre, et le vin seulement cinquante centimes; mais quel vin, et surtout quelle eau-de vie! Le vin laisse après les parois de chaque verre les traces bleuâtres de son origine; l'eau-de-vie est un mélange malfaisant d'alcool, d'acide sulfurique (oui, d'acide sulfurique!) et de caramel. Cependant les consommateurs se pressent devant l'immense comptoir d'étain où se fait le débit de ces infernales drogues, débit si considérable, que pour épargner à ses garçons de trop fréquents voyages à la cave, la directrice de l'établissement (c'est une femme qui est à la tête de cette maison), mademoiselle Victorine, a fait établir, de la cave au comptoir, tout un appareil de pompes, de réservoirs et de tuyaux, aussi compliqué qu'une machine à vapeur, de sorte que pour remplir le verre des ivrognes, auxquels on a préalablement fait payer ce qu'ils demandaient, il ne s'agit que de tourner l'un des robinets d'une fontaine intarissable.
La discorde siége en souveraine dans la salle principale du grand bal Chicard: des misérables qui ont été forcés de se promener toute la nuit, faute de posséder les deux on quatre sous nécessaires pour se procurer un grabat chez Pageot (Pageot est un logeur du faubourg du Temple, dont la maison n'est ordinairement habitée que par des forçats libérés ou en rupture de ban, voire même des assassins; c'est chez lui qu'ont été arrêtés Lacenaire, Avril et plusieurs autres), viennent passer la journée au grand Saint-Michel. Leur unique occupation est de tirer des carottes (style du lieu), ou de chercher querelle à ceux qui, plus heureux, peuvent stationner devant le comptoir, querelles suivies bientôt de luttes plus hideuses que celles des sauvages de la mer du Sud, dans lesquelles les adversaires cherchent à s'arracher les yeux de leur orbite, à se dévorer les parties saillantes du visage. Mais ne croyez pas que, pour séparer ces cannibales, on ira chercher la force armée: si la lutte est par trop sanglante, si elle se prolonge trop longtemps, les garçons de l'établissement, dont les efforts ont été impuissants, ont recours à mademoiselle Victorine, qui, sans se donner beaucoup de peine, sépare les combattants, qu'elle saisit par les flancs, et qu'elle jette sans plus de façons à la porte. Libre à eux de se reprendre dans la rue.
Malheur à ceux qui s'endorment après boire sur un des bancs crasseux du grand Saint-Michel; on profitera de leur sommeil pour les dépouiller de tout ce qu'ils possèdent; et cela au grand jour, sans plus se gêner que pour une action toute naturelle.
On fait aussi du commerce au grand bal Chicard; et quel commerce, grand Dieu! Semblables à ces oiseaux de proie qui ne cherchent leur pâture que sur les cadavres en putréfaction, des brocanteurs se tiennent constamment dans cet ignoble bouge, toujours prêts à acheter à des malheureux tourmentés d'une soif inextinguible la blouse, le gilet rond ou la chemise dont ils sont couverts; et les quelques sous reçus en échange de ces guenilles sordides sont immédiatement portés au comptoir, et c'est tout au plus si les vendeurs se réserveront dix centimes pour payer l'infâme potage dont ils se nourrissent.
Mademoiselle Victorine, la maîtresse du lieu, est, sans contredit, la plus curieuse physionomie de toutes celles qu'il est possible de rencontrer au grand Saint-Michel. Cette femme (cette créature est une partie de ce tout qui forme la plus belle moitié du genre humain) paraît parfaitement à son aise au milieu de la tourbe ignoble qui fréquente son établissement; et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que cette tourbe a pour elle infiniment de respect. Hâtons-nous de dire, pour rendre hommage à la vérité, que ce n'est peut-être pas à sa personne que l'on, accorde ce respect, mais bien à la force herculéenne dont elle est douée, force dont assez souvent, ainsi que nous l'avons dit plus haut, les nécessités de sa position l'obligent à donner de nouvelles preuves; et cependant l'extérieur de cette femme n'offre rien d'extraordinaire: elle n'a pas encore atteint son sixième lustre; sa physionomie n'est pas désagréable; sa voix n'est ni rauque ni saccadée; elle sait même baisser les yeux, lorsque par hasard une personne qui ne fait pas partie de sa clientèle habituelle la regarde avec une attention trop soutenue; en un mot, elle ressemble plus à une honnête et coquette villageoise qu'à la maîtresse d'une ignoble taverne.
Par quel concours de circonstances cette femme s'est-elle trouvée placée à la tête d'un semblable établissement? comment a-t-elle fait pour accoutumer sa vue aux spectacles horripilants qu'elle a constamment sous les yeux, ses oreilles à l'effroyable harmonie des blasphèmes et des paroles obscènes, ses poumons à un air toujours imprégné de miasmes pestilentiels? C'est là un de ces mystères impénétrables, une de ces énigmes sans mot, dont Œdipe lui-même n'aurait pas trouvé la solution.
Il n'est, dit-on, si petit astre qui n'ait ses satellites; s'il en est ainsi, les astres plus considérables ne doivent pas en manquer; aussi, après le grand bal Chicard de la rue de Bièvre, vient le petit bal Chicard de la rue Saint-Jacques. Cet établissement est un diminutif de celui dont nous venons de parler: ce sont les mêmes individus que l'on y rencontre, tout aussi sales, tout aussi dépenaillés.