Si nous nous enfonçons dans le sombre dédale des vieilles rues de la Cité, nous trouverons d'abord sous la porte cochère d'une maison de la rue des Marmouzets, en face celle de la Licorne, la maison Muraille. Cette maison est le rendez-vous des ignobles prostituées qui infestent le quartier de la Cité, qui trouvent le moyen d'extorquer quelques sous aux malheureux qu'elles y rencontrent.
C'est chez le sieur Muraille que s'est passé le fait que nous allons rapporter pour donner à nos lecteurs une idée du degré d'abaissement auquel peuvent atteindre des hommes abrutis par l'abus du vin bleu et des liqueurs fortes.
Deux chiffonniers accompagnés chacun de leur fils, jeunes enfants de quatorze à quinze ans, se trouvaient dans cette maison: tous étaient ivres, les deux pères et les deux fils; cependant ils voulaient boire encore: les malheureux n'avaient pas encore atteint cette dernière période de l'ivresse, durant laquelle l'homme, transformé en une masse inerte, n'a plus même la conscience de son existence; et c'était à ce nec plus ultra de l'ivresse qu'ils voulaient arriver. Mais comment faire, quels moyens employer pour satisfaire cette envie? il ne leur restait pas un sou, ou plutôt, pour nous servir du langage assez imagé des lieux dans lesquels nous avons conduit nos lecteurs, les toiles se touchaient! mais, oh! idée lumineuse, un des deux fils était vêtu d'une blouse. Cette blouse était à peu près neuve, et le brocanteur était là. Il est vrai que cette blouse était l'unique vêtement du malheureux enfant; mais il est avec le ciel des accommodements. L'autre fils avait aussi une blouse, vieille à la vérité; mais il avait un gilet dessous. Les deux pères tinrent conseil, et il fut décidé que celui qui avait un gilet donnerait sa blouse dépenaillée à l'autre, et que le vêtement neuf serait vendu ce qui fut fait. Une fois leur gousset garni, ces misérables prirent place à une table et se firent servir un litre d'eau-de-vie: un litre pour quatre, c'est bien peu, si surtout, voulant joindre l'éloquence du geste à celle de la parole, on en renverse une partie en se démenant: c'est ce qui arriva. Pour recueillir le précieux liquide répandu sur la table, l'un des deux vieux chiffonniers se servit de son bras, et le dommage fut réparé sans grande perte.
Quelques instants après, en voulant allumer sa pipe, cet homme, qui commençait à ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes (un second litre avait été absorbé, et les deux enfants étaient déjà sous la table), laissa tomber sur sa blouse imprégnée d'alcool, l'allumette dont il venait de se servir: le feu prend à ses vêtements; effrayé, il se rapproche de son camarade, auquel il communique l'élément destructeur. Vous croyez peut-être que le propriétaire de l'établissement va porter des secours à ces misérables? quelle erreur est la vôtre! il a vraiment bien d'autres chats à fouetter; il se contente de les jeter dans la rue, et du seuil de sa porte, il les regarde en riant bêtement se rouler dans le ruisseau de la rue des Marmouzets, afin d'éteindre les flammes qui menacent de les dévorer.
En face est située la maison Auguste. C'est dans cette maison que les femmes de la maison Muraille mènent boire du vin les pauvres diables avec lesquels elles viennent de boire de l'eau-de-vie chez ce dernier. Le changement de boisson les étourdit, et, lorsqu'ils sont totalement privés de sens, elles les...
Lorsque ces femmes ne trouvent pas de chalands dans les lieux qu'elles fréquentent habituellement, elles rôdent sur les ponts et sur le quai aux Fleurs: malheur, trois fois malheur à ceux qui, séduits par les charmes équivoques de ces fallacieuses Syrènes, les accompagnent dans les sombres cabarets de la rue du Haut-Moulin; ce n'est que dépouillés de leurs plus belles plumes qu'ils sortiront du guêpier dans lequel ils se seront fourrés.
Les individus qui fréquentent habituellement tous ces lieux infâmes ne dînent que rarement et ne déjeunent jamais. Quoi qu'il en soit, des spéculateurs se sont aperçus qu'il était encore possible de gagner quelques sous en leur vendant la maigre pitance dont ils se contentent; et les sieurs André et François ont ouvert pour eux, le premier rue du Haut-Moulin, le second rue de la Tacherie, deux officines culinaires. L'hôte chez lequel Gilblas de Santillanne fit son premier repas, après sa sortie de la maison paternelle, était un Carême, comparativement à ces deux desservants de Comus. Qu'est-ce en effet, que des filets de mulets et une omelette aux craquelins, comparés aux mets fantastiques dont se nourrit la plèbe parisienne? Ecoutez: lorsque les chaleurs de l'été sont un peu plus fortes qu'à l'ordinaire, l'administration municipale fait visiter les laboratoires de MM. les charcutiers, bouchers, marchands de volailles et de poissons de Paris, et toutes les viandes qui ne paraissent pas aux examinateurs d'une fraîcheur convenable, sont saisies pour être jetées pendant la nuit dans les eaux vannes de Montfaucon et de la Petite-Villette. Eh bien! malgré toutes les précautions de la police, ces viandes sont repêchées, et c'est de ces ignobles aliments (nous aimons cependant à croire que l'on veut bien prendre la peine de les laver) que se nourrissent des misérables qui se sont abreuvés toute la journée de cette eau-de-vie dont nous avons indiqué la composition. Et que l'on ne nous accuse pas de nous servir de couleurs trop sombres, ce que nous venons de dire est vrai, trop vrai malheureusement; oui, nous avons vu des hommes se repaître d'aliments qu'au même instant des chiens ont refusé; et cela dans la capitale du monde civilisé à quelques pas de distance du Louvre, de la préfecture de la Seine et de la préfecture de police!
Le Drapeau tricolore et le Cassis sont principalement fréquentés par des mendiants, des marchandes à éventaire de la place Maubert, des marchandes de cartons et des prostituées. Après avoir visité ces deux établissements, il faut s'arrêter quelques instants rue des Noyers, chez Sifflet, distillateur, avant d'arriver chez Paul Niquet.
Le nom de Paul Niquet est un nom célèbre parmi les plus célèbres; aussi nous avons en à Paris le grand et le petit Paul Niquet. Dans plusieurs villes des départements, à Alger même, on a fondé des établissements sous le patronage du nom de Paul Niquet; mais l'ancien, le véritable Paul Niquet est celui de la rue aux Fers; c'est aussi celui dont nous allons dire quelques mots.
Cet établissement est actuellement tenu par le sieur Feillieux. Paul Niquet, à ce qu'on assure, est maintenant un riche bourgeois, aimé et considéré dans le quartier qu'il habite, à cheval sur la morale, et qui ne peut souffrir les ivrognes. L'ingrat! il a donc oublié que s'il est aujourd'hui quelque chose, c'est aux ivrognes qu'il doit en rendre grâce. Quoi qu'il en soit, la maison Paul Niquet a conservé sa physionomie primitive. Une lanterne placée au-dessus de la baie d'une étroite et longue allée indique aux passants l'entrée de cet établissement; vous croyez peut-être que cette allée va vous conduire dans une salle aérée en été, convenablement chauffée en hiver: erreur, profonde erreur; le comptoir, garni d'un appareil semblable à celui du grand Saint-Michel, est tout simplement placé dans l'un des angles d'une petite cour que l'on a couverte d'un châssis vitré. Il n'y a ni tables ni bancs chez le successeur de Paul Niquet; il faut que les ivrognes y boivent debout devant le comptoir. Il est inutile d'ajouter que l'eau-de-vie et les liqueurs qu'on y consomme ne sont pas d'une qualité supérieure à celles des établissements du même genre.