A partir de dix heures du soir, des hommes et des femmes sans asile, voleurs et voleuses, mais voleurs et voleuses de bas étage, des ouvriers débauchés, des souteneurs de filles et d'ignobles prostituées, auxquels viennent se mêler un peu plus tard quelques honnêtes habitants des campagnes qui avoisinent Paris, se réunissent chez le successeur de Paul Niquet. Ceux qui ont quelques sous boivent incontinent, ceux dont les poches sont vides, semblables à ces hérons qui, perchés sur leurs longues pattes, attendent sur le bord d'une rivière qu'ils puissent happer un petit poisson au passage, attendent, le dos appuyé contre la muraille qui fait face au comptoir, la venue de quelqu'un qui leur procure les moyens de se rafraîchir. C'est ce qui ne manque pas d'arriver; la maison Paul Niquet, étant la plus connue de toutes celles du même genre qui existent à Paris, est accidentellement fréquentée par tous les étrangers qui veulent connaître les mœurs de la populace parisienne, par ceux des habitants de Paris qui, à la suite d'un souper qui s'est terminé tard, ou plutôt de bonne heure, veulent passer à flâner le reste de la nuit, et par MM. les étudiants en droit et en médecine de première année, charmés à ce qu'il paraît de pouvoir passer là quelques heures en mauvaise compagnie. Les pauvres diables dont nous venons de parler se glissent parmi ces hôtes aristocrates de la maison Paul Niquet, auxquels ils servent de bénévoles Cicerones; ils leur racontent les chroniques du lieu et l'histoire des habitués les plus remarquables; enfin ils font tant et si bien qu'ils attrapent un verre d'eau-de-vie à celui-ci, une pipe de tabac à celui-là, une pièce de deux sous à cet autre, tant et si bien enfin que lorsque le jour arrive, ils sont, oh! félicité suprême! aussi gris, si ce n'est plus, que leurs camarades mieux argentés.

L'arrivée des garçons tailleurs, chez le successeur de Paul Niquet, est saluée par des cris de joie et des acclamations amicales; et vraiment il y a bien de quoi; toute la société va pouvoir se rafraîchir sans qu'il lui en coûte rien. Ces messieurs qui sont arrivés vers minuit en hurlant des refrains de chansons patriotiques, feront servir, après avoir compté le nombre des personnes qui se trouvent devant le comptoir, autant de petits verres de liqueurs qu'ils auront trouvé d'individus; puis ils choqueront leurs verres contre celui des vagabonds et des filous qu'ils se font un plaisir de régaler. Si par hasard quelques-uns de ces derniers ont été oubliés, ils s'approchent de messieurs les tailleurs qu'ils traitent de citoyens, et de suite ils sont admis à prendre leur part de cette bienheureuse rosée de petits verres, rosée cent fois plus précieuse à leurs yeux que ne l'était à ceux des Hébreux celle de la manne du désert!

Le lecteur sait sans doute que les garçons tailleurs sont pour la plupart de très-farouches républicains: pourquoi sont-ils républicains? ils n'en savent rien. Le fait est qu'ils le sont; et c'est chez le successeur de Paul Niquet qu'ils viennent faire de la propagande; c'est parmi la tourbe infâme dont nous avons énuméré les éléments, qu'ils viennent recruter les soutiens futurs de l'édifice républicain; hélas! hélas! pardonnez leur faute, grand Dieu, ils ne savent ce qu'ils font.

Lorsqu'un homme d'honnête apparence, mais dont le cerveau paraît un peu échauffé, arrive seul dans cet Eldorado de la crapule parisienne, et que, pour payer ce qu'il vient de se faire servir, il jette sur le comptoir une pièce de cinq ou de deux francs, les petits verres arrivent pour une bonne partie de la galerie, sans qu'il ait besoin de les commander; des officieux le feront pour lui, car les garçons ne peuvent s'en prendre qu'à celui qui possède; où il n'y a rien, le roi perd ses droits. Ce vieux proverbe reçoit tous les jours, ou plutôt tous les soirs, chez le successeur de Paul Niquet, de nombreuses applications.

On a disposé pour les gens comme il faut, qui veulent passer chez le successeur de Paul Niquet une partie de la nuit, une petite salle assez propre, à laquelle on n'arrive qu'en traversant le comptoir, et de laquelle on peut tout voir sans être vu. Le droit d'entrer dans cette salle se paye assez cher: il est vrai qu'une fois qu'on y est, on ne court pas le risque d'avoir maille à partir avec la police, tandis que ceux qui restent debout devant le comptoir peuvent à chaque instant être arrêtés par les rondes de nuit; mais comme les heures du passage de ces rondes sont à peu près connues, sitôt qu'elles sonnent toute cette population nocturne se disperse comme une volée de perdrix au coup de fusil du chasseur.

Et maintenant que nous nous sommes sauvés de chez Paul Niquet, afin d'éviter d'être pris par la patrouille grise, entrons, s'il vous plaît, chez Charles Chantôme, rue Aubry-le-Boucher: quel lieu infect, et quelles ignobles physionomies! D'où sortent, bon Dieu! ces hommes dépenaillés, au teint couleur de cendre, au regard sinistre; ces femmes qui de leur sexe n'ont conservé que l'habit, qui hurlent des refrains obscènes, qui se disputent et se battent, qui fument et qui boivent de l'eau-de-vie? Est-ce qu'il y a eu dans la vie de tous ces gens-là des jours d'innocence et de pureté? Nous ne le croyons pas; il faut qu'ils soient nés dans l'atmosphère où nous les rencontrons, puisqu'ils y respirent et qu'ils y paraissent très à leur aise. Mais quels sont ces hommes? des malheureux; oh! non; la misère honnête, quelque affreuse qu'elle soit, n'a pas cet aspect sordide et repoussant: c'est le vice et non pas la pauvreté qui a imprimé son cachet sur le front de ces hommes et de ces femmes. En effet, la maison Charles Chantôme est l'égout dans lequel toutes celles dont nous venons de parler déversent le trop plein de leur population de voleurs et d'assassins.

Nos lecteurs doivent être fatigués de la promenade assez longue qu'ils viennent de faire dans toutes ces sentines impures: hâtons-nous donc de terminer; mais avant, qu'ils nous permettent de leur adresser quelques questions, dont la solution, nous l'avouons en toute humilité, a jusqu'ici échappé à notre perspicacité et auxquelles sans doute ils ne pourront répondre d'une manière satisfaisante.

Pourquoi l'administration municipale tolère-t-elle l'existence d'établissements semblables à ceux dont nous venons de parler? établissements qui doivent donner aux étrangers qui visitent notre capitale une bien triste idée de nos mœurs, et qui ne sont en réalité que des écoles de rapine et de débauche, ouvertes à tous venants.

Mais est-il possible de fermer ces établissements sans blesser la liberté du commerce? Nous concevons parfaitement que le gouvernement couvre de sa protection, qu'il accorde toutes les garanties imaginables au plus petit, aussi bien qu'au plus grand commerce; mais faut-il donner le nom de commerce à l'industrie de ces individus, pourvoyeurs patentés des bagnes et de l'échafaud (et que l'on ne trouve pas cette expression trop forte; plus d'un crime, dont les auteurs, à l'heure qu'il est, subissent les conséquences, a été inspiré par le vin du grand bal Chicard, ou l'eau-de-vie de Charles Chantôme), qui vendent aux misérables enfants perdus de notre civilisation les infernales drogues qui abâtardissent les générations, les abrutissent et les rendent capables de commettre tous les crimes? Et puis d'ailleurs, nous n'exigeons pas absolument qu'on ferme ces maisons; nous savons bien qu'il faut à la police des viviers bien poissonneux, dans lesquels elle puisse de temps à autre jeter ses filets; nous savons aussi qu'il n'est corps si sain, et Dieu sait si celui de notre vieille société n'est pas tant soit peu malade; nous savons, disons-nous, qu'il n'est corps si sain auquel il ne faille de temps à autre poser des exutoires. Laissons donc, si nous ne pouvons faire autrement, subsister toutes ces maisons; mais, pour Dieu, qu'elles soient surveillées avec plus de soin qu'elles ne le sont? Pourquoi, par exemple, ne seraient-elles pas considérées du même œil que les maisons de prostitution, de sorte qu'il serait permis de les fermer instantanément lorsqu'elles paraîtraient trop dangereuses? Ne pourrait-on pas enfin leur enlever la faculté de débiter les liquides pernicieux dont les mauvais effets sont incalculables?

(B) Le vol à la tire est très-ancien et a été exercé par de très-nobles personnages; c'est sans doute pour cela que les tireurs se regardent comme faisant partie de l'aristocratie des voleurs et comme membres de la haute pègre, qualités que personne au reste ne songe à leur contester.