(E) Ainsi que nous l'avons déjà dit: Le chanteur est un voleur qui fait contribuer un individu en le menaçant de mettre le public ou l'autorité dans la confidence de sa turpitude. Si quelquefois de très-braves gens n'étaient pas les victimes des chanteurs, on pourrait sans qu'il en résultât un grand mal, laisser ces derniers exercer paisiblement leur industrie, car ceux qu'il exploitent ne valent guère plus qu'eux; ce sont des ces hommes que les lois du moyen âge, lois impitoyables, il est vrai, condamnaient au dernier supplice de ces hommes dont toutes les actions, toutes les pensées sont un outrage aux lois imprescriptibles de la nature; de ces hommes enfin que l'on est forcé de regarder comme des anomalies, si l'on ne veut pas concevoir une bien triste idée de la pauvre humanité.

Les chanteurs ont à leur disposition de jeunes garçons doués d'une jolie physionomie qui s'en vont tourner autour de tel financier, de tel noble personnage et même de tel magistrat, qui ne se rappelle de ses études classiques, que les odes d'Anacréon à Bathylle et les passages des Bucoliques de Virgile adressés à Alexis, si le pantre mord à l'hameçon, le Jésus le mène dans un lieu propice et lorsque le délit est bien constaté, quelquefois même lorsqu'il a déjà reçu un commencement d'exécution arrive un agent de police d'une taille et d'une corpulence respectable: «Ah! je vous y prends, dit-il; suivez-moi chez le commissaire de police.» Le Jésus pleure, le pécheur supplie: larmes, prières sont inutiles. Le pécheur offre de l'argent, le faux agent de police n'est pas incorruptible, tout s'arrange moyennant finance et il n'est plus question de procès-verbal.

Ce n'est pas toujours de cette manière que procèdent les chanteurs, c'est quelquefois le frère ou le père supposé du jeune homme qui joue le rôle de l'agent de police, cette dernière manière de procéder qui entraîne en cas de malheur une pénalité moins forte, puisqu'au délit principal ne se joint pas celui d'usurpation de fonctions, est même la plus usitée.

Beaucoup de gens bien certains qu'ils avaient à faire à des fripons, ont cependant financé; s'ils s'étaient plaint, les chanteurs il est vrai, auraient été punis, mais la turpitude des plaignants aurait été connue, ils se turent et firent bien.

Une petite maison de l'allée des Veuves, voisine du bal Mabille, est habitée depuis plusieurs années par le nommé S... dit L..., qui exerce depuis très-longtemps à Paris le métier de chanteur, sans que jamais la police ait trouvé l'occasion de lui chercher noise, ses confrères, admirateurs enthousiastes de son audace et de son adresse, l'ont surnommé le Sophano des chanteurs.

(F) Le mot charriage dans le langage des voleurs est un terme générique qui signifie voler un individu en le mystifiant, les charrieurs sont donc en même temps voleurs et mystificateurs, et presque toujours ils spéculent sur la bonhomie d'un fripon qui n'exerce le métier que par occasion; ils vont habituellement deux de compagnie, l'un se nomme l'Américain, et l'autre le Jardinier. Le Jardinier aborde le premier individu dont l'extérieur n'annonce pas une très-vaste conception, et il sait trouver le moyen de lier conversation avec lui; tout a coup ils sont abordés par un quidam richement vêtu qui s'exprime difficilement et qui désire être conduit, soit au Jardin du Roi, soit au Palais-Royal, soit à la plaine de Grenelle, pour y voir le petite foussillement bien choli, mais toujours à un lieu très-éloigné de l'endroit où on se trouve, il offre en échange de ce léger service une pièce d'or, quelquefois même deux, il s'est adressé au Jardinier et celui-ci dit à la dupe: «Puisque nous sommes ensemble nous partagerons cette bonne aubaine, conduisons cet étranger où il désire aller, cela nous promènera.» On ne gagne pas tous les jours dix ou vingt francs en se promenant, aussi la dupe se garde bien de refuser la proposition, les voilà donc partis tous les trois pour leur destination.

L'étranger est communicatif. Il raconte son histoire à ses compagnons; il n'est que depuis peu de jours à Paris, il était au service d'un riche étranger qui est mort en arrivant en France et qui lui a laissé beaucoup de pièces jaunes qui n'ont pas cours à Paris, et qu'il voudrait bien changer contre des pièces blanches, il donnerait volontiers une des siennes pour trois et même deux de celles qu'il désire.

La dupe trouve l'affaire excellente, il y a cent pour cent à gagner à un pareil marché; il s'entend avec le Jardinier et il est convenu qu'ils duperont l'Américain. «Mais dit le Jardinier, les pièces d'or ne sont peut-être pas bonnes. Il faut aller les faire estimer.» Ils font comprendre cette nécessité à l'étranger qui leur confie une pièce sans hésiter, et ils vont ensemble chez un changeur qui leur rend quatre pièces de cinq francs en échange d'une de vingt, ils en remettent trois à l'Américain qui paraît parfaitement content, et ils en partagent une; les bons comptes font les bons amis, l'affaire est presque conclue l'Américain étale ses rouleaux d'or, qu'il met successivement dans un petit sac fermé par un cadenas.

—Vous âvre fait estimer mon bièce d'or, dit-il alors, moi fouloir aussi savoir si fotre archent il être pon.

—Rien de plus juste répond le Jardinier.