Il se commet tous les jours à Paris un grand nombre de vols au bonjour; les bonjouriers pour procéder plus facilement puisent leurs éléments dans l'Almanach du Commerce; ils peuvent donc au besoin citer un nom connu et autant que possible, ils ne s'introduisent dans la maison où ils veulent voler que lorsque le portier est absent.
Rien ne serait plus facile que de mettre les bonjouriers ainsi que tous les voleurs dans l'impossibilité de nuire; qu'il y ait dans la loge du concierge un cordon correspondant a une sonnette placée dans chaque appartement et qu'il devra tirer lorsqu'un inconnu viendra lui demander un des habitants de la maison. Qu'on ne permette plus aux domestiques de cacher la clé du buffet qui renferme l'argenterie, quelque bien choisie que soit la cachette les voleurs sauront facilement la découvrir; cette mesure est donc une précaution pour ainsi dire inutile; il faut autant que possible garder ses clés sur soi.
Lorsqu'un bonjourier a volé une assiette d'argent ou tout autre pièce plate, il la cache sous son gilet; si ce sont des couverts, des timbales, un huilier, son chapeau couvert d'un mouchoir lui sert à céler le larcin. Ainsi si l'on rencontre dans, un escalier un homme à la tournure embarrassée, tournant le dos, portant sous le bras un chapeau couvert d'un mouchoir, il est permis de présumer que cet homme est un voleur. Il serait donc prudent de le suivre jusque chez le portier et de ne le laisser aller que lorsqu'on aurait acquis la certitude qu'il n'est point ce qu'il paraît être.
(J) Les ramastiques on ramastiqueurs, comme beaucoup d'autres fripons, ne doivent leurs succès qu'à la cupidité des dupes.
Ce qui suit est un petit drame qui malgré les avertissements de la Gazette des Tribunaux, se joue encore tous les jours dans la capitale, tant il est vrai que rien n'est plus facile que de tromper les hommes lorsque l'on caresse la passion qui les domine tous, la soif de l'or.
La scène se passe sur la place publique. Les acteurs principaux examinent avec soin les allants et les venants. Enfin apparaît sur l'horizon l'individu qu'ils attendent; sa physionomie, son costume, décèlent un quidam aussi crédule qu'intéressé. L'un des observateurs l'aborde et lui adresse quelques-unes de ces questions dont la réponse doit révéler à l'interrogateur l'état des finances de l'interrogé. Si les renseignements obtenus lui paraissent favorables, il fait un signe, alors l'un de ses compagnons prend les devants et laisse tomber de sa poche une boîte ou un petit paquet, de manière cependant à ce que l'étranger ne puisse faire autrement qui de remarquer l'objet; c'est ce qui arrive en effet, et au moment où il se baisse pour le ramasser, sa nouvelle connaissance s'écrie: «Part à deux.» On s'empresse d'ouvrir le paquet à la grande joie du pantre. On y trouve ou une bague ou une épingle magnifique, un écrit accompagne l'objet et cet écrit est la Facture d'un marchand joaillier qui reconnaît avoir reçu d'un domestique une somme assez forte pour le prix de ce qu'il envoie à M. le marquis ou à M. le comte un tel. «Nous ne rendrons pas cela, dit le fripon; un marquis, un comte a bien le moyen de perdre quelque chose et nous serions de bien grands niais si nous ne profitions pas de la bonne aubaine que le ciel nous envoie.» La dupe ne pense pas autrement il ne reste donc plus qu'à vendre l'objet, voilà le difficile. Le ramastique fait observer que cela ne serait peut-être pas prudent, on ne se défait pas facilement d'un objet d'un aussi grand prix, comment faire? «Ecoutez dit enfin le fripon, vous me paraissez un honnête garçon et je vais vous donner une marque de confiance dont vous vous montrerez digne je l'espère; je vais laisser l'objet entre vos mains, mais comme j'ai besoin d'argent, vous me ferez l'avance de quelques centaines de francs, mais j'exige que vous me donniez votre adresse.» Le niais qui déjà est déterminé à garder toute la valeur de ce qu'on a trouvé s'empresse d'accepter la proposition, et dans son for intérieur il se moque de la simplicité de son compagnon; il ne cesse de rire à ses dépens que lorsqu'il a fait estimer la trouvaille par un joaillier qui lui apprend que le bijou qu'il possède vaut tout au plus quinze ou vingt francs.
Les ramastiques sont presque tous des juifs. Chacun d'eux est vêtu d'un costume approprié au rôle qu'il doit jouer. Celui qui accoste est presque toujours vêtu comme un ouvrier, le perdant se distingue par la largeur de son pantalon dont une des jambes sert de conducteur à l'objet pour le faire arriver jusqu'à terre. Quelques femmes exercent ce genre d'industrie, mais comme il est facile de le présumer elle ne s'adressent qu'à des personnes de leur sexe.
Sur vingt individus trompés par les ramastiques, dix-huit au moins donnent un faux nom et une fausse adresse, s'il est vrai que l'intention doive être punie comme le fait, nous demanderons s'il ne serait pas juste d'infliger aux dupes une punition de nature à leur servir de leçon.
Ne soyez jamais assez sot pour vouloir partager avec un homme qui trouve un objet quelconque surtout si pour cela il faut dénouer les cordons de votre bourse.
(K) Voleurs qui se lient avec une personne pour la tromper ensuite d'une manière quelconque. Tous les membres de la grande famille des trompeurs peuvent donc être nommés ainsi. Le vol du lingot, commis au préjudice du limonadier à moustaches grises (qui n'est autre qu'un personnage dont déjà plusieurs fois nous avons parlé à nos lecteurs. Ronquetti, dit le duc de Modène), est un échantillon suffisant de la manière dont procèdent les soulasses.