Plusieurs raisons, qui seront connues plus tard, empêchaient d'ailleurs Silvia d'avoir recours aux moyens violents pour recouvrer sa liberté.

L'espèce de pavillon qu'elle habitait en compagnie de ses geôliers, était divisé en deux étages; le dernier qui se composait d'une seule pièce, était habité par Silvia, celui au-dessous, beaucoup plus considérable, servait d'habitation à Beppo et à sa mère, et de lieu de réunion pour toute la petite colonie.

La mère de Beppo ne servait de geôlier à Silvia que contre son gré, car comme elle ignorait, non pas la liaison précédente qui avait existé entre son fils et Silvia, mais la cause qui avait donné naissance à cette liaison, elle ne cherchait pas à se dissimuler l'injustice qu'il y avait à enlever une jeune femme à ses affections et à ses habitudes, pour la tenir séquestrée loin du monde et de ses plaisirs, à un âge ou l'on a tant besoin d'air et de mouvement; mais cependant, comme l'exaltation du caractère de son fils lui donnait lieu de croire qu'il réaliserait la menace qu'il lui avait faite, tout en s'acquittant consciencieusement de ses fonctions, elle s'étudiait à rendre la captivité de Silvia aussi douce que possible; et que chaque fois qu'elle se trouvait seule avec elle, elle lui laissait entrevoir qu'il ne s'agissait plus que d'avoir de la patience pendant quelque temps encore, que Beppo se lasserait bientôt de la vie que la contrainte dans laquelle il la tenait le forçait de mener, et que, du reste, si elle lui servait de complice, ce n'était que pour lui épargner à elle Silvia, un malheur, et un crime à un fils qu'elle aimait, bien qu'elle ne pût justifier sa conduite.

A tous ces discours, Silvia répondait ordinairement qu'elle avait pris son parti, qu'elle savait bien qu'on ne la tiendrait pas éternellement en prison, qu'elle excusait presque une faute en faveur de laquelle militait le motif qui l'avait fait commettre, et que du reste elle comprenait assez la position de celle qui lui parlait, pour ne point lui savoir mauvais gré de sa conduite à son égard.

Du moment qu'elle eut pris la résolution d'être constamment à l'affût afin de pouvoir saisir au passage la première occasion de prendre la fuite, Silvia, qui durant les premiers jours de sa captivité se tenait presque constamment dans sa chambre, où du reste toutes les commodités de la vie avaient été réunies, se mêla un peu plus à la vie de ses compagnons, elle voulut même prendre part à leurs travaux.

Pendant les premiers jours de son séjour à Paris, Beppo, passant par hasard sur le quai de la Mégisserie, s'était arrêté pour examiner les ustensiles de chasse et de pêche qui composent l'étalage du magasin du sieur Kretz, le marchand le mieux assorti de la capitale; Beppo regardait avec tant d'attention les filets, et son regard indiquait tellement qu'il était très-capable d'apprécier la bonne confection de ces objets, que le sieur Kretz lui demanda s'il voulait en acheter et s'il était amateur de la pêche. Beppo répondit négativement à la première partie de cette question, mais il ajouta, pour répondre à la seconde, qu'il était plus qu'un amateur de la pêche, qu'avant de venir à Paris, il exerçait à Marseille, sa patrie, la profession de pêcheur, et qu'il était très-expert dans l'art de bien faire les filets. S'il en est ainsi, lui répondit Kretz, faites-moi voir de votre ouvrage, et si vous avez besoin de travailler et que vous soyez aussi adroit que vous le dites, il me sera possible de vous occuper aussi longtemps que vous le voudrez.

Beppo, charmé de trouver au moment où il s'y attendait le moins la possibilité d'occuper ses loisirs tout en gagnant de l'argent, se procura tout ce dont il avait besoin, et se mit de suite à la besogne; puis il fit voir à Kretz le premier filet qu'il avait fait, et le marchand, oubliant pour un moment ses habitudes commerciales, ne put s'empêcher de s'écrier: C'est un ouvrage parfait dans toutes ses parties! combien me ferez-vous payer cela le pied?

Beppo qui, plusieurs fois déjà, avait été à même de s'apercevoir qu'à Paris tout était beaucoup plus cher qu'à Marseille, demanda un tiers de plus qu'il n'aurait exigé dans son pays, se promettant in petto de diminuer ses prétentions si elles paraissaient trop exagérées; mais à sa grande surprise, le marchand se hâta de le prendre au mot, et de suite il lui fit une commande assez considérable pour l'occuper pendant plusieurs mois; c'était à cette fabrication que Silvia avait voulu prendre part, et comme elle était excessivement adroite, elle fut, après avoir reçu quelques leçons, aussi experte que ses professeurs, et put faire admirablement bien ses jolis petits filets de diverses couleurs, destinés aux dames élégantes.

Grâce à la hauteur prodigieuse de leur habitation, les reclus respiraient un air très-sain, et la vue sur le magnifique panorama qu'ils avaient devant les yeux lorsqu'ils se mettaient à la fenêtre, pouvait en quelque sorte leur tenir lieu de promenade; aussi la vie sédentaire qu'ils menaient tous trois, n'avait en rien altéré leur santé. Silvia avait dans sa chambre un piano, de la musique, tout ce qui lui était nécessaire pour dessiner, de sorte que lorsqu'elle était lasse de travailler elle pouvait se retirer chez elle, lire, dessiner ou chanter quelques morceaux que Beppo et sa mère, impressionnables comme toutes les natures méridionales, écoutaient toujours avec un nouveau plaisir; ils étaient donc en apparence assez contents l'un de l'autre.

Beppo, qui dans l'origine ne sortait qu'à de rares intervalles et pour très-peu d'instants, s'absentait assez souvent et quelquefois il lui arrivait de rester plusieurs heures dehors; mais cependant il n'oubliait jamais de recommander à sa mère de ne pas se relâcher de sa surveillance, et c'était fort sage, car s'il n'avait pas pris cette précaution, la bonne femme qui ne savait ce que c'était que la dissimulation, voyant la sérénité briller sur le visage de Silvia, lui aurait ouvert toutes les portes, pourvu que celle-ci lui eût fait la promesse de revenir.