—Vous n'espérez pas sans doute, mon fils, que je consente à faire ce que vous exigez de moi.
Silvia, à qui l'opposition de la mère de Beppo avait donné de l'espoir, et qui comprenait bien que celui-ci ne pourrait la garder si sa mère ne consentait pas à lui prêter son concours, ne put s'empêcher de lui lancer un regard de triomphe et de froide ironie.
—Ma mère! ma mère! s'écria l'ex-pêcheur, qui bondit sous ce regard comme s'il avait été frappé d'une étincelle électrique, je vous le jure par Notre-Dame de Bon-Secours, et vous savez si jamais j'ai manqué à un pareil serment, si elle sort d'ici, je la tuerai. Et maintenant faites ce que vous voudrez et qu'il arrive ce qu'il plaira à Dieu.
La mère de Beppo était devenue affreusement pâle en entendant les dernières paroles de son fils, elle se jeta en sanglotant la face sur le lit de Silvia; Beppo était sorti de la chambre, et Silvia, dont l'oreille était aux aguets, avait distinctement entendu qu'il avait descendu l'escalier; elle voulut profiter de la profonde stupeur dans laquelle paraissait plongée la mère de Beppo pour essayer de se lever.
—Oh! restez de grâce, madame, s'écria la Catalane, restez, je vous en supplie, restez pour vous et pour mon malheureux fils; c'est que voyez-vous, ce qu'il a dit il le ferait, aussi vrai que Dieu est au ciel; Beppo n'a jamais manqué à un serment fait à notre sainte patronne Notre-Dame de Bon-Secours.
Silvia savait que la Catalane ne lui en imposait pas, elle devait donc croire que le désespoir de cette femme, qui devait connaître le caractère de son fils, n'était pas une comédie jouée uniquement pour l'engager à prendre patience; elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller; elle venait d'acquérir la certitude que celle qui quelques minutes auparavant voulait absolument qu'on lui rendit la liberté, était devenue tout à coup, pour épargner un crime à son fils, une geôlière incorruptible: l'altière marquise de Roselly venait d'être vaincue une seconde fois.
Plusieurs jours se passèrent ainsi.
Silvia comprit enfin que pour sortir des mains de son ravisseur, il fallait qu'elle dissimulât, aussi s'arrêta-t-elle à ce dernier parti, et un mois ne s'était pas écoulé qu'elle parut sinon résignée, du moins beaucoup moins affligée qu'elle ne l'était peu de temps auparavant. Sans pourtant laisser deviner le motif secret de ce changement de conduite; elle ne cessait de prier, de supplier son geôlier de lui rendre la liberté ou du moins de lui laisser prendre l'air; elle employait pour capter sa confiance tous les moyens que son imagination féminine lui suggérait, prières, larmes, caresses, menaces, mais Beppo était inébranlable; il apercevait les pièges cachés sous les manœuvres de la sirène.
Six mois se passèrent, Silvia, qui poursuivait avec cette ténacité qui n'appartient qu'à ceux qui ont accepté comme un fait accompli une position dont cependant ils espèrent sortir, paraissait à peu près satisfaite de son sort, il lui arrivait même quelquefois de rire et de fredonner quelques petits airs. Grâce à la connaissance parfaite de l'idiome provençal qu'elle avait acquise pendant son séjour à Marseille, elle avait tout à fait gagné la confiance de la mère de Beppo, et cette bonne femme, qui comprenait difficilement qu'il fût possible de voir longtemps son fils sans l'aimer, n'était pas éloignée de croire qu'elle aurait pu laisser la cage ouverte sans que l'oiseau tentât de s'envoler; Beppo lui-même croyait sa captive résignée, et bien qu'il ne se relâchât en rien de la surveillance incessante dont elle était l'objet, il lui arrivait quelquefois de penser que cette femme altière avait enfin accepté toutes les conséquences de la position dans laquelle l'avait placée le crime qu'elle lui avait fait commettre, et que peut-être, et dans un avenir moins éloigné qu'il ne l'avait cru d'abord, il recevrait le prix de sa ténacité et d'un amour qui, malgré tous ses efforts, n'avait pas cessé de régner sur son âme.
Mais cette résignation n'était qu'apparente; Silvia s'était demandé souvent si, pendant une des courtes absences de Beppo, elle ne tenterait pas d'employer la violence pour sortir de l'espèce de prison dans laquelle on la tenait renfermée; mais après avoir remarqué la forte carrure de la Catalane, qui annonçait des forces bien supérieures aux siennes, elle renonça à ce projet et prit la résolution de n'avoir recours qu'à la ruse, et d'attendre, pour s'évader, une occasion favorable.