Et elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur la première marche de l'étage inférieur, en se frottant les yeux; Silvia sans s'inquiéter davantage de ce qui pourrait lui arriver, profita de ce moment pour s'esquiver; et elle descendit les cent dix marches qui conduisaient à la rue avec la légèreté d'un faon.
Une fois hors de sa prison, Silvia se trouva fort embarrassée; son premier soin avait été de se réfugier sous une allée afin d'entourer son cou de la longue cravate et de se coiffer de l'épais bonnet de laine dont elle s'était munie; cela fait, elle erra pendant très-longtemps dans le sombre dédale que forment les rues étroites et tortueuses du quartier Saint-Marcel, et plusieurs fois, à sa grande terreur, elle se retrouva devant la maison qu'elle venait de quitter; elle ne connaissait pas le quartier dans lequel elle se trouvait et elle n'osait ni prendre une voiture ni demander son chemin, dans la crainte que ceux auxquels elle s'adresserait ne devinassent son sexe. La nuit vint bientôt, elle était sombre et quelques gouttes d'eau annonçaient déjà la pluie qui, quelques instants plus tard, devait tomber avec violence. Après avoir fait une foule de marches et de contre-marches qui à son grand désespoir la ramenaient toujours au même point, elle se trouva proche la barrière Saint-Jacques; elle était alors déterminée à prendre une voiture et à se faire conduire chez elle, au risque de ce qui pourrait en arriver, mais suivant leur louable habitude, les cochers de fiacres et de cabriolets avaient quitté la station aux premiers signes de pluie qu'ils avaient remarqués.
Silvia se détermina à aborder un homme et une femme d'un aspect assez respectable, abrités sous un vaste parapluie vert qui à ce moment entraient dans Paris, afin de leur demander en quel lieu elle se trouvait et le chemin qu'elle devait suivre pour se rendre chez elle, à la barrière de l'Etoile.
—Vous êtes, lui répondit l'homme, à la barrière Saint-Jacques, mon garçon, mais comment se fait-il donc que vous soyez à près de neuf heures du soir et par un temps pareil dans un quartier aussi éloigné de celui dans lequel vous devez vous rendre?
Un bourgeois de Paris ne répond jamais d'une manière directe à la question, quelque simple qu'elle soit qu'on lui adresse, il faut d'abord qu'il sache pourquoi on lui adresse cette question, et tout ce qui s'en suit.
Silvia crut ne pas devoir prendre pour confident, cet honnête habitant du quartier Saint-Marcel, elle se borna à renouveler sa demande.
—Je me suis égarée, dit-elle, je dois me rendre avenue Châteaubriant, près la barrière de l'Etoile, et je ne sais vraiment quel chemin je dois suivre.
—Eh! bien mon garçon, vous n'êtes pas arrivé au terme de votre course, il y a loin d'ici la barrière de l'Etoile, deux bonnes lieues au moins; mais pour ne pas vous égarer, il faut suivre cette rue en droite ligne, jusqu'au deuxième pont que vous traverserez, ensuite vous tournerez à gauche sur le quai, jusqu'aux Champs-Elysées, d'où vous verrez la barrière de l'Etoile, terme de votre longue course: vous entendez, toujours tout droit sans vous détourner; allez, mon Jésus, et que Dieu vous accompagne.
La femme n'avait pas dit un mot; elle était restée en extase, la bouche béante, les yeux clignotants, effets sans doute du petit vin d'Argenteuil qu'elle venait de sabler, et que le peuple nomme à si juste titre du casse-poitrine.
Le bonhomme parlait encore que Silvia s'était déjà mise en route.