II.—Eugénie de Mirbel.
Du bon feu flambe dans la cheminée du boudoir, ou plutôt du cabinet de Lucie de Neuville, et égayé cette pièce décorée et meublée avec une rare élégance.
La comtesse et Laure de Beaumont sont diversement occupées, Lucie brode un superbe devant d'autel, destiné à la chapelle du château de Villerbanne, ancien et magnifique manoir seigneurial, qui doit un jour appartenir à son époux, Laure peint sur un écran une touffe de fleurs rares et le vase de porcelaine du Japon qui la contient.
Le boudoir de la comtesse Lucie de Neuville, n'est pas, il s'en faut, celui d'une femme à la mode.
Il y a longtemps déjà que l'on a dit pour la première fois, qu'à l'aspect seul des lieux on pouvait deviner le caractère de ceux qui les habitaient, et cela est vrai: un épicier retiré du commerce, ne se choisira pas une petite maison à volets verts, sise sur le penchant d'une jolie colline et dont la façade sera ornée seulement d'un cep de vigne et de quelques liserons aux campanules bleues; un poëte n'ira pas se loger, s'il peut faire autrement, dans la rue la plus populeuse de la moderne Babylone; un marin n'ira pas habiter les guérets de la Beauce; l'épicier voudra dans une petite ville de province, une maison à l'instar de Paris, et si ses moyens le lui permettent, il fera placer deux statues en plâtre sous son vestibule; le poëte acceptera avec plaisir la retraite dédaignée par l'épicier, le marin voudra voir la mer des fenêtres de sa chambre à coucher.
Tous ceux, quels que soient d'ailleurs leur caractère, leurs mœurs et leurs habitudes, qui mènent une existence fashionable, se ménagent dans la partie la plus reculée de leur habitation, une sorte de réduit dans lequel ils aiment à se retirer, que les femmes nomment un boudoir et les hommes un cabinet, et où ils n'admettent que leurs plus intimes amis, ou du moins ceux aux quels ils veulent bien accorder ce titre; eh bien, ceux de nos lecteurs qui ont été à même de visiter quelques-unes de ces retraites intimes des privilégiés de l'époque, ont sans doute remarqué que le boudoir d'une danseuse, cette danseuse se nomma-t-elle Fanny Elssler ou Cérito, ne ressemblait pas plus à celui d'une dévote, que celui de la femme d'un riche banquier, cette femme fût-elle madame James Rotschild, ne ressemble à celui d'une noble duchesse du faubourg Saint-Germain, que rien ne ressemble moins au cabinet d'un de ces lions (puisque c'est ainsi qu'on les nomme), qui ont conservé au dix-neuvième siècle les mœurs dissolues de la régence, que celui d'un noble descendant des Montmorency ou des La Trémouille. En effet. On aura trouvé: dans le boudoir de la danseuse à côté de la statuette en bronze de la divinité du temple, si elle a obtenu ce genre d'illustration (et il faudrait que son mérite fût bien mince pour qu'il n'en fût pas ainsi) les cartes armoriées de l'adorateur de quartier, les couronnes et les bouquets octroyés la veille par un public idolâtre à la nouvelle sylphide et peut-être même les clés de quelques cités du nouveau monde. Des gravures mystiques, des livres d'heures des magasins de Curmer et le portrait du prédicateur à la mode, éclairés par un demi-jour plus propre à inspirer des pensées voluptueuses que des pensées chrétiennes dans celui de la dévote. Dans le boudoir de la femme du Turcaret, de l'or sur les lambris, de l'or sur les panneaux, de l'or en haut, en bas, de l'or partout, de sorte que le gynécée de madame n'est autre chose qu'un reflet de la caisse de monsieur.
Le cabinet du roué (pourquoi ne pas conserver à ces messieurs un nom qu'ils méritent à tous égards) sera orné des portraits des malheureuses, blondes, brunes on châtain, qu'il aura faites ou qu'il aura voulu faire, de cigares de Manille dans d'élégantes boîtes de palissandre, et pour peu que le roué soit quelque peu expert dans l'art des Bertrand et des Daressy, il pourra bien arriver qu'une épître amoureuse écrite par la dernière femme aimée, soit appendue, richement encadrée, à la place la plus apparente de ce même cabinet; et ainsi des autres; il y aura toujours dans chacun d'eux le cachet de l'individualité de ceux auxquels ils appartiendront, mais nous croyons bien sincèrement qu'il n'y a de vraiment irréprochable, sous le double rapport de l'élégance, de la décoration et du choix convenable des objets destinés à les meubler, que ceux que nous avons cités sans en rien dire, par la raison toute simple que nous avons l'intention d'essayer de décrire celui de la comtesse Lucie de Neuville qui est un de ceux-là.
Ainsi que nous l'avons dit, le boudoir de la comtesse de Neuville ne ressemble pas à celui d'une coquette. Il est tendu d'une étoffe de soie, fond lilas clair, semée de fleurs et d'oiseaux fantastiques, relevée à chaque panneau par des torsades de soie verte, roulées autour de très-petites rosaces en cuivre argenté. Des draperies épaisses n'ont pas été disposées devant les fenêtres de cette pièce afin de n'y laisser pénétrer que ce demi-jour tant aimé des coquettes, sans doute parce qu'il dispense de rougir, (ce qui serait à peu près impossible à la plupart de ces dames), et qu'il augmente l'audace de ceux qui attaquent leur vertu. Le jour pour arriver chez Lucie de Neuville n'a, donc pas à traverser un triple rempart de gaze, de mousseline et de soie, il n'y a absolument rien devant les deux fenêtres de son gynécée, formées chacune d'une magnifique glace, seulement lorsque les rayons du soleil sont un peu trop vifs, elle peut baisser des stores sur lesquels elle a peint les deux plus gracieux paysages qui se puissent imaginer.
On le voit, le boudoir de Lucie de Neuville ressemblait un peu à la maison de verre de Socrate, on pouvait facilement, du vaste jardin sur lequel il était éclairé, voir tout ce qui s'y passait; mais qu'est-ce que cela pouvait faire à Lucie, ce n'était ni pour écrire des billets doux, ni pour recevoir les nombreux adorateurs que son irréprochable beauté, ses grâces modestes et les charmes de son esprit attiraient sans cesse sur ces traces, qu'elle s'y retirait.
Le boudoir de Lucie, ainsi du reste qu'il était facile de s'en apercevoir aussitôt qu'on y était entré, était un temple consacré à tous les arts; aussi les pièces les plus remarquables de son ameublement, étaient-elles un magnifique piano d'Erard, une harpe, un chevalet et tout ce qui était nécessaire pour peindre, des bronzes de Barye et quelques statuettes d'après l'antique, disposés avec goût sur une étagère; et rangés avec soin dans une élégante bibliothèque de bois de citronnier, les meilleurs ouvrages de notre ancienne et de notre nouvelle littérature.