»Ma bonne tante jouissait de ma surprise, et des larmes de joie coulaient le long de ses joues vénérables.
-»Tu le vois, mon enfant, me dit-elle, on peut, bien que l'on soit pauvre, se procurer encore quelques instants de bonheur.
»Je me précipitai entre ses bras qu'elle avait ouverts pour me recevoir, et pendant quelques instants, nous nous tînmes étroitement embrassées.
—»Ecoute, mon enfant, me dit ma tante, lorsque nous nous fûmes arrachées à cette douce étreinte, c'est parce que j'ai voulu te faire bien riche, qu'aujourd'hui nous sommes pauvres toutes les deux; il ne faut donc pas m'en vouloir; il ne me reste, ma chère Eugénie, que deux mille francs de revenu, c'est bien peu! cependant si nous avons de l'économie, mille à douze cents francs chaque année pourront nous suffire, de sorte qu'au bout d'une dixaine d'années, nous nous trouverons à la tête d'un petit capital, qui sera ta dot; tu es belle, tu as de l'esprit, tu as reçu une bonne éducation, tu seras toujours sage, je n'en doute pas; eh bien! il ne faut pas désespérer de l'avenir, tu rencontreras infailliblement, si tu conserves ces précieuses qualités, un honnête homme qui voudra posséder tout cela, qui te rendra heureuse et dont tu feras le bonheur: et que la retraite dans laquelle nous allons vivre ne t'épouvante pas; si bien cachée que soit la violette, son parfum la décèle et on finit par la découvrir. Il en est de même des femmes, on ne néglige que celles qui ne méritent pas d'être recherchées.
»Ma bonne tante ne me parlait ainsi, sans doute, que pour me donner de l'espérance et du courage; quoi qu'il en fût, j'étais tout à fait de son avis; mais ce qu'elle n'attendait que du temps, d'une conduite uniforme et peut-être bien, seulement de la bonté de Dieu. Je l'attendais moi, soit du hasard, soit de mon mérite personnel, les livres que j'avais lus m'avaient tourné la tête à ce point, j'avais l'imagination tellement remplie de rois qui avaient épousé des bergères, de grands seigneurs qui avaient sollicité à genoux la main de pauvres ouvrières, et j'accordais à ma petite personne une si haute valeur, qu'il me paraissait en effet impossible que le monde pût m'oublier dans ma retraite.
Cependant les jours se passaient, et comme je n'avais plus ni le temps ni la possibilité de me gâter à la fois le cœur et l'esprit, mon caractère ne tarda pas à reprendre son assiette ordinaire, je redevins aussi gaie que je l'étais lors de mon arrivée au pensionnat, et avec ma gaieté, je recouvrai mes brillantes couleurs de jeune fille que, si vous vous en souvenez, je commençais à perdre lorsque je vous quittai; je m'occupais des soins de notre petit ménage; je peignais; je faisais de la musique, et le soir je lisais à ma bonne tante quelques passages de nos bons auteurs. Ma vie, vous le voyez, n'était pas très-incidentée: ma tante, que son grand âge rendait valétudinaire, ne pouvait sortir que très-rarement, aussi lorsqu'elle se trouvait un peu plus vigoureuse qu'elle ne l'était habituellement et qu'une belle journée nous permettait d'aller passer quelques heures, soit aux Tuileries, soit au Luxembourg; ces deux jardins étaient situés à une distance presque égale de notre domicile; j'étais aussi joyeuse qu'une jeune mariée qui trouve dans sa corbeille un cachemire on un écrin qu'elle n'espérait pas. Cependant je n'étais pas malheureuse, tant il est vrai que la sérénité de l'esprit et la quiétude de l'âme peuvent nous tenir lieu de tous les biens qui nous manquent.
»Il y avait près de six mois que j'avais quitté le pensionnat, et je n'avais pas encore entendu parler de madame Delaunay, qui, ainsi que je l'ai appris plus tard, en avait été renvoyée peu de temps après ma sortie, sans doute parce que notre digne maîtresse avait fini par s'apercevoir qu'elle n'était pas douée d'un caractère à la hauteur de la mission qui lui avait été confiée.
»J'avais été d'abord assez cruellement blessée de l'abandon de cette femme, mais comme en définitive je n'avais pas pour elle cet attachement que les personnes vraiment dignes savent seules nous inspirer, je l'avais totalement oubliée, lorsqu'un matin elle se présenta chez nous.
»Une visite, quelle qu'elle fut, était pour ma tante que le malheur n'avait pas rendue misanthrope, et pour moi qu'elle venait distraire quelques instants, un heureux événement, événement bien rare dans notre vie, car depuis que nous étions pauvres, personne ne venait plus nous voir, nous accueillîmes donc madame Delaunay avec le plus vif empressement, elle s'excusa de ce qu'elle n'était pas venue plus tôt me voir, en me disant qu'aussitôt sa sortie du pensionnat qu'elle n'avait quitté, disait-elle, que parce que sa santé ne lui permettait plus de supporter les fatigues de la profession d'institutrice, fatigues bien légères, cependant, elle était tombée malade et avait été forcée de garder le lit pendant un laps de temps fort long.
»Nous causâmes assez longtemps; madame Delaunay nous apprit tout ce qui lui était arrivé depuis la mort de ses parents qu'elle avait perdus lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant, c'était une bien longue et bien lamentable histoire, qui ressemblait un peu à tout ce que j'avais lu, et je crois vraiment maintenant que madame Delaunay s'appropriait les aventures de l'héroïne d'un de ces romans in-12, imprimés sur papier à sucre, édités jadis par le fameux Pigoreau, et que l'on ne rencontre plus, à l'heure qu'il est, que sur les derniers rayons d'un de ces antiques cabinets de lecture perdus dans les limbes d'un chef-lieu de canton. Cette histoire, cependant, pleine d'événements extraordinaires, de complications mystérieuses, de reconnaissances imprévues, et dont le dénoûment était encore un mystère, m'intéressa beaucoup, et grandit tellement aux yeux de ma tante, celle qui la racontait (qui comme vous le pensez bien, s'y était ménagé un rôle qui devait donner la plus haute idée de son caractère), que la pauvre femme qui ne pouvait croire qu'il existe des gens qui trouvent à mentir, un plaisir inexplicable, fit à madame Delaunay les plus vives instances, afin de l'engager à venir nous voir le plus souvent qu'elle le pourrait.