—Madame Delaunay? dit Laure.

»Précisément, cette femme, qui avait, dit-on, éprouvé de grands malheurs, et qui avait perdu son mari peu de temps après son mariage, avait été admise dans notre pensionnat sur la recommandation d'une dame anglaise près de laquelle elle était restée assez longtemps, afin de commencer l'éducation d'une jeune fille que l'on venait d'envoyer dans l'Inde pour y rejoindre son père. Je fus, vous le savez, pendant un certain laps de temps, la première à me moquer des airs langoureux de madame Delaunay, qui n'ouvrait jamais la bouche que pour pousser de profonds soupirs, et qui nous disait sans cesse que sa naissance lui avait permis d'espérer un sort plus heureux que ne l'était le sien à ce moment; mais à la fin, l'inaltérable douceur de madame Delaunay, qui n'opposait à toutes nos innocentes railleries de folles jeunes filles, que le silence et cette inconcevable inertie devant laquelle s'émoussent les pointes les plus acérées me désarmèrent, et je devins, toute jeune que j'étais, sa plus intime amie.

»Madame Delaunay employait tout le temps dont elle pouvait disposer, à lire des romans qu'elle se procurait facilement et qu'elle savait, avec une adresse infinie, dérober aux regards de notre bonne maîtresse qui était, vous le savez, une ennemie déclarée de ces sortes de livres. Vous avez déjà deviné ce qui arriva: elle m'en prêta quelques-uns que je lus avec avidité; puis d'autres, puis encore d'autres.

»J'ai malheureusement reçu de la nature une imagination assez impressionnable; aussi ces lectures ne tardèrent pas à porter leurs fruits ordinaires. Je perdis une à une toutes les qualités qui m'avaient fait aimer de mes compagnes. Plus de folles saillies, plus de ces joyeuses reparties qui vous faisaient tant rire; je ne voulais plus prendre part à vos jeux; j'étais devenue, en un mot, un reflet de madame Delaunay: je vivais dans un monde créé par mon imagination, et peuplé des héros et des héroïnes des livres que j'avais lus. A l'heure qu'il est je rirais bien volontiers des folles idées qui traversaient sans cesse, à cette époque, mon imagination, si la suite ne m'avait pas appris que les idées de nos premières années, sont destinées à exercer sur les premiers événements importants de notre vie, une influence soit heureuse soit fatale.

»Ma tante possédait, au moment où elle me prit chez elle, une fortune qui, sans être considérable, lui permettait de vivre assez honorablement; mais désirant me voir occuper un jour dans le monde une position brillante, position que je ne pouvais acquérir que par un riche mariage, ma bonne tante voulut augmenter sa fortune afin d'être à même de me donner une grosse dot lorsque j'aurais atteint l'âge de me marier.

»Il lui arriva ce qui devait nécessairement arriver à une femme sans expérience aucune des affaires, lancée tout à coup sur le terrain brûlant des spéculations. Les gens auxquels elle avait accordé sa confiance la trompèrent sans éprouver le moindre scrupule: les uns lui firent acheter fort cher des actions industrielles qui n'étaient seulement pas cotées à la bourse; les autres lui firent prêter de l'argent à de grands personnages qui ne sont pairs de France ou députés qu'afin de ne pas payer leurs dettes, si bien qu'un jour la pauvre femme qui croyait avoir au moins doublé sa fortune, qui bâtissait pour moi les plus magnifiques châteaux en Espagne, et qui dormait tranquille sur un monceau d'actions de tous les formats et de toutes les couleurs, se réveilla ruinée ou à peu près: il lui restait environ deux mille francs de revenu.

»Ses moyens ne lui permettant plus de payer le prix assez élevé de ma pension, elle fut forcée de me faire quitter le pensionnat avant que mon éducation fût achevée. Ce fut avec plaisir que vous m'avez vu partir, mes chères amies, car je vous avais laissé croire que je vous quittais pour épouser je ne sais plus quel grand personnage, dont je vous avais tracé un portrait qui ressemblait plus au héros fantastique du dernier roman que j'avais lu qu'à un personnage réel.

»Etait-ce par orgueil ou seulement pour mentir que je vous faisais un semblable conte? ce n'était ni pour l'un ni pour l'autre motif; mais les romans donnent à ceux qui en lisent beaucoup, avant que l'expérience n'ait mûri leur esprit, une idée si fausse du monde et de ceux qui l'habitent, qu'ils ne peuvent que difficilement se déterminer à croire à l'amitié de ceux qui les entourent, lorsque cette amitié ne se traduit pas en transports ridicules et en démonstrations exagérées; je ne croyais donc pas à votre amitié qui cependant, et la suite l'a prouvé, était aussi réelle qu'elle était calme; c'est pour cela que je ne vous fis pas connaître l'affreux malheur qui venait de frapper ma bonne tante.

»Je ne me séparai pas sans peine de madame Delaunay, à laquelle j'avais accordé la confiance que je vous avais refusée, et ce ne fut qu'après qu'elle m'eût fait la promesse de venir souvent me voir que je pus m'arracher de ses bras pour suivre ma tante qui m'attendait dans l'appartement de notre maîtresse.

»Ma tante avait accepté sans se plaindre le coup affreux qui venait de la frapper, et de suite elle s'était résignée à la vie plus que modeste qui devait être la nôtre à l'avenir. Ce ne fut donc pas dans l'appartement assez somptueux qu'elle avait habité jusqu'à ce moment qu'elle me conduisit, mais bien dans une retraite perdue dans un des plus populeux quartiers de la capitale (lorsque l'on veut se cacher, c'est au milieu de la foule qu'il faut aller vivre), retraite excessivement simple et tout à fait conforme à l'état précaire de notre fortune, mais dans laquelle cependant rien de ce qui pouvait contribuer à me faire trouver moins monotone la vie que nous allions mener n'avait été oublié. Ma tante, qui pour augmenter le petit capital qui lui restait, s'était débarrassée de tous les objets ayant une certaine valeur, qui garnissaient l'appartement qu'elle occupait précédemment, avait précieusement conservé tout ce qui m'appartenait personnellement; ainsi je retrouvai dans notre modeste hermitage, et rangés avec soin dans une petite pièce absolument, semblable à celle qu'ailleurs j'avais pompeusement décorée du titre de boudoir, tous les objets que j'aimais: mes livres, mon chevalet, ma palette et mes pinceaux, mes albums, ma musique et un magnifique piano d'Erard aussi bon qu'il était beau, et sur le sort duquel je n'avais pas cessé de trembler.