—Je ne puis rien vous raconter, dit Laure lorsque Lucie eût achevé son récit, ma vie, encore moins incidentée que celle de Lucie, ne peut vraiment fournir le sujet d'une narration:
»J'ai passé mes premières années à Lagny, une jolie petite ville de la Brie, célèbre par sa fontaine et les mœurs peu courtoises de ses habitants qui jettent dans la susdite fontaine ceux qui leur demandent combien vaut l'orge sans avoir la main dans le sac. Je n'ai quitté cette ville que pour entrer au pensionnat au moment où tu en sortais, ma chère Eugénie. Mon éducation terminée, je suis allée, avec la permission d'un oncle que j'aime infiniment, bien que je ne l'aie jamais vu, demeurer avec Lucie. Je passe mon temps à lire, à dessiner, je fais de la musique, je vais au bal; je suis en un mot aussi heureuse qu'il est possible de l'être, car je ne m'ennuie que lorsque Lucie est triste, ce qui depuis quelques jours lui arrive plus souvent que je ne le voudrais.
Eugénie avait pris les mains de ses deux amies, qu'elle serrait affectueusement entre les siennes.
—Il faut, dit-elle, que je vous raconte ce qui m'est arrivé depuis que je ne vous ai vues; c'est une bien triste histoire que la mienne et dont tu connais déjà le dénoûment, continua-t-elle en s'adressant à Lucie de Neuville.
Celle-ci embrassa tendrement Eugénie, qui, après quelques instants de silence, continua en ces termes:
Je n'avais pas encore douze ans lorsque je perdis, mon père, qui avait été le plus intime ami du tien, ma chère Lucie, et ma mère qui le suivit de près dans la tombe. Mes parents, par suite de fausses spéculations commerciales et de la faillite des personnes auxquelles ils avaient confié des sommes considérables, avaient perdu leur fortune lorsqu'ils moururent, de sorte que la mort vint à point pour leur épargner les tourments, compagnons inséparables de la pauvreté. Je ne sais ce que je serais devenue si une sœur aînée de ma mère, qui avait toujours habité la province, n'était pas accourue à Paris à la nouvelle de l'affreux malheur qui venait de me frapper et ne s'était pas chargée de moi.
»J'apportais avec moi dans la maison de cette estimable femme le malheur qui, à dater de cette époque, ne devait pas cesser de me poursuivre.
»Ma tante voulant me faire donner une éducation digne de ma naissance, me plaça, deux ans environ après m'avoir recueillie, dans le pensionnat où nous avons été élevées. Je ne sais si vous vous rappelez le caractère que j'avais alors...»
—Tu étais douée, dit Lucie, du plus heureux caractère qui se puisse imaginer, tu riais sans cesse, et lorsque l'une de nous était triste c'était toujours toi qui trouvais le moyen de l'égayer; mais cela ne dura pas longtemps, peu de temps après ton arrivée au pensionnat tu changeas tout à coup de caractère.
—Vous vous rappelez sans doute, continua Eugénie de Mirbel, une de nos sous-maîtresses, une assez belle personne, dont nous admirions toutes les beaux yeux, bleus et les magnifiques cheveux noirs, tout en nous moquant quelquefois de son air rêveur et mélancolique?