—Nous sommes plus heureuses que toi, ma chère Eugénie, répondit la comtesse, puisque c'est à nous que le ciel a bien voulu fournir l'occasion de faire un peu de bien à une personne que nous chérissons toutes deux et de toute notre âme.
—Mes chères amies! dit Eugénie de Mirbel qui pressait avec force contre sa poitrine Lucie et Laure qui s'étaient précipitées entre ses bras, et, durant quelques minutes, ces trois charmantes femmes confondirent leurs embrassements.
Les cris d'un enfant les arrachèrent à cette douce étreinte, Eugénie courut au berceau de sa fille, qui était placé à la tête de son lit; elle prit l'enfant entre ses bras et l'apporta en rougissant à Lucie de Neuville.
—Elle te doit la vie, dit-elle, ne veux-tu pas l'embrasser.
Lucie prit l'enfant qu'elle couvrit de baisers, tandis que Laure, qui avait levé les barbes du bonnet de dentelle qui couvrait sa petite tête, ne pouvait se lasser de la regarder.
De naïves exclamations traduisaient à chaque instant sa vive admiration.
—Que tu es heureuse d'avoir une aussi jolie petite fille, dit-elle enfin.
—Asseyons-nous et causons, dit la comtesse, qui voulait éviter à Eugénie la nécessité de répondre à la naïve remarque de Laure, il y a si longtemps que nous ne nous sommes vues que nous devons avoir beaucoup de choses à nous dire.
Lucie remit à la vieille femme, pour qu'elle la replaçât dans son berceau, la petite fille qui s'était endormie entre ses bras, et les trois amies prirent place devant le bon feu qui flambait dans la cheminée.
Lucie désirait connaître afin d'y remédier, si cela était possible, les événements qui avaient précipité son amie dans l'abîme d'où elle venait de la tirer, mais elle ne voulait pas lui demander des confidences que celle-ci, par reconnaissance peut-être, se croirait obligée de lui faire; elle crut que le meilleur moyen de provoquer sa confiance était de lui accorder la sienne. Elle raconta donc à Eugénie les événements bien simples de sa vie depuis sa sortie du pensionnat, la mort de son père, suivie bientôt de son mariage avec le colonel comte de Neuville, bien qu'il fût beaucoup plus âgé qu'elle, et le départ récent de celui-ci pour l'Algérie.