»Je ne remarquai pas la singularité de cette question; seulement je n'étais pas de l'avis de mon amie.

»Je ne sais si vous êtes comme moi; mais rien au monde ne me paraît plus ridicule et plus affligeant en même temps que de voir un vieillard affecter le ton et les manières d'un jeune homme; je crois que de beaux cheveux blancs et les profonds sillons que le temps creuse sur un visage vénérable, sont la seule parure qui convienne à la vieillesse. L'homme qui venait de nous aborder devait donc, seulement par l'aspect de sa personne, m'inspirer une répugnance invincible.

»Cet homme avait évidemment passé son dixième lustre; et cependant il était aussi rigoureusement busqué, ganté, et éperonné que le plus farouche des lions de la loge infernale. Un camélia blanc, d'une dimension fabuleuse, ornait une des boutonnières de son habit et il maniait avec une vivacité toute juvénile un superbe jonc surmonté d'une grosse pomme d'or ciselée avec soin.

»Supposez une figurine du Journal des modes, à laquelle vous donnerez un vieux visage que n'ont pu rajeunir ni les talents de l'épileuse, ni l'usage immodéré de tous les liniments et de tous les cosmétiques imaginables, et vous aurez devant les yeux le portrait exact du frère de madame Delaunay.

»Après une promenade assez longue, durant laquelle il ne cessa de louer et ma beauté et mon esprit, bien que ma mine renfrognée et le mutisme presque complet que j'observais eussent dû lui donner une bien pauvre idée et de l'une et de l'autre, il nous proposa de nous mener dîner chez un traiteur; du reste cette proposition nous fut faite dans les termes les plus convenables.

—»Il y a si longtemps, me dit-il, que je n'ai vu ma bonne sœur, que je dois naturellement saisir toutes les occasions qui se présentent de passer quelques instants près d'elle, et vous me rendrez un véritable service en ne l'empêchant pas d'accepter la proposition que je viens de vous faire.

»Et comme par politesse, et bien certaine d'avance que madame Delaunay n'accepterait pas cette proposition, je laissai à cette dernière le soin de nous excuser.

—»Je ne vois pas pourquoi, me dit-elle, nous n'accepterions pas la gracieuse invitation de mon frère; nous nous presserons un peu, de sorte que ta tante n'aura pas le temps d'être inquiète.

»J'étais prise à un piége que je m'étais tendu moi-même; cependant j'hésitais; mais mon amie joignit ses instances à celles de son frère; je fus en un mot, pour ainsi dire forcée d'accepter; du reste les choses se passèrent très-convenablement; nous nous pressâmes un peu et notre Amphitryon, qui paraissait comprendre que je devais être impatiente de me retirer, n'essaya pas de nous retenir; je lui sus bon gré de sa discrétion ainsi que de son extrême politesse, et à la fin du repas il me paraissait un peu moins ridicule que lorsque nous nous étions mis à table.

»Nous étions alors en carnaval. Des jeunes gens placés à une table voisine de celle que nous occupions, parlaient entre eux du dernier bal masqué auquel ils avaient assisté.