—»Tu n'es jamais allée au bal masqué? me dit madame Delaunay.
—»Jamais, lui répondis-je; et il est probable que ce ne sera pas de sitôt que je pourrai y aller. J'en suis bien fâchée, continuai-je, sans attacher à mes paroles plus d'importance qu'elles n'en méritaient, j'en suis vraiment bien fâchée: j'ai souvent entendu dire que rien au monde n'était plus amusant qu'un bal masqué.
—»C'est bien vrai, me répondit madame Delaunay. J'y suis allée quelquefois, accompagnée de mon mari, et j'y ai pris beaucoup de plaisir.
»Et elle se mit à me faire du bal masqué une peinture bien capable de tourner une tête de jeune fille, elle me fit de la salle de l'Opéra, un jour de bal, une description qui la faisait ressembler à un palais des Mille et une Nuits. Ce n'était, à l'entendre, que girandoles et guirlandes de lumières, dont les feux se réfléchissaient dans d'immenses glaces et dans les dorures des panneaux et des lambris; on n'y marchait que sur les plus magnifiques tapis; et chaque marche d'escalier, chaque vestibule étaient garnis de caisses élégantes, renfermant les fleurs les plus rares et les plus odoriférantes. Et puis c'était cet immense orchestre de plusieurs centaines de musiciens distingués, qui obéissaient, comme un seul homme, à la baguette du Napoléon du quadrille, de l'illustre Musard; c'était cet orchestre qu'il fallait entendre! Celui du Conservatoire n'était absolument rien en comparaison. Et puis c'était cette immense variété de riches et brillants costumes empruntés à toutes les époques et à toutes les contrées qu'il fallait voir: la dame châtelaine du quatorzième siècle, appuyée sur le bras d'un garde française du règne de Louis XV; le chevalier du temps des croisades, courtisant une merveilleuse du Directoire, près d'un soldat de la république qui causait dans un coin avec un dominicain, tandis que des dominos blancs noirs, roses, bleus, de toutes les couleurs, mystérieux fantômes, se glissaient à travers les divers groupes et prenaient part à tous les plaisirs du bal sans que personne pût les reconnaître.
»Le frère de madame Delaunay crut devoir ajouter quelques traits au tableau déjà si brillant que venait de faire sa sœur.
—»La sainte alliance des peuples, dit-il, n'existe vraiment qu'au bal masqué. Français et Anglais, Italiens et Autrichiens, Polonais et Russes, Belges et Hollandais, Grecs et Turcs, vivent ensemble en bonne intelligence dans la salle de l'Opéra; aussi, lorsque tous ces hommes vêtus de costumes si pittoresques et d'aspects si divers se sont réunis pour le galop final, et qu'ils passent rapides comme un torrent qui a rompu ses digues, devant les dominos qui se sont réfugiés dans les loges du rez-de-chaussée, on croit voir l'Europe réconciliée courir vers un meilleur avenir.
»Vous avez remarqué, mes chères amies, que madame Delaunay et son frère avaient toujours soin de placer dans un des coins du tableau qu'ils mettaient devant mes yeux, plusieurs dominos, personnages mystérieux qui pouvaient tout voir et tout entendre sans être remarqués. Ils voulaient sans doute en me montrant la possibilité de ma présence au bal de l'Opéra, me donner l'envie d'y aller; si telle était en effet leur intention, leur réussite fut complète.
—»C'est jeudi prochain qu'aura lieu le dernier bal dit madame Delaunay, et il sera, dit-on, plus brillant que tous ceux qui l'ont précédé. Je voudrais bien pouvoir y aller...
—»Et moi aussi, dis-je à mon tour.
»Je dois le dire, lorsque j'exprimais aussi formellement ce désir, je ne pensais pas que l'accomplissement en fût possible.