—»Je comprends, s'écria-t-il lorsque cet accès d'hilarité fut passé, (il voulait sans doute donner de moi, à celui qui me protégeait, une idée qui le déterminât à m'abandonner,) je comprends parfaitement, Monsieur a plus que nous le talent de vous plaire et vous voulez rester avec lui; mais il n'en sera pas ainsi, je vous en donne ma parole d'honneur; c'est de votre plein gré que vous êtes venue avec nous, et morbleu! vous y resterez.
»Jusqu'alors mon protecteur n'avait rien dit et son silence commençait à m'inquiéter. Le chevalier avait-il atteint le but qu'il se proposait et allais-je retomber entre les mains de mes persécuteurs? La crainte du danger me donna de nouvelles forces, je ne voulais pas qu'il fût dit que j'avais succombé sans me défendre.
—»Monsieur! monsieur! m'écriai-je en serrant avec force le bras de jeune homme, ne le croyez pas; et sans lui laisser le temps de me répondre, je lui dis en quelques mots comment j'avais été amenée à aller au bal de l'Opéra et pourquoi j'étais venue implorer sa protection.
—»Fariboles, que tout cela, s'écria le chevalier de Saint-Firmin, pures fariboles; venez charmante odalisque, nous avons commandé du punch, venez en prendre votre part, et il avançait sa main pour me saisir.
»Je poussai des cris perçants.
—»Arrière, monsieur, dit mon protecteur d'une voix éclatante, arrière. Et comme le frêle et chétif chevalier s'était placé devant nous et paraissait disposé à nous disputer le passage, il le repoussa si rudement qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.
»Celui-ci se releva tout meurtri.—Monsieur, vous me rendrez raison de cette offense, dit-il d'une voix piteuse.
—»Allons, allons, monsieur le limonadier factice, je vous ai reconnu malgré vos lunettes, lui dit le jeune homme de l'air le plus dédaigneux, ne vous mettez pas en colère, retournez dans votre bouge, reprenez votre costume et vos moustaches grises, et faites préparer pour vos acteurs pygmées les rafraîchissements dont ils doivent avoir besoin après avoir dansé la polka, vous savez bien que les gens qui se respectent ne se battent pas avec vous; mais comme au portrait que mademoiselle vient de m'en tracer, j'ai deviné que votre compagnon, en tout ceci, n'est autre que monsieur le comte de ***, dont vous êtes le proxénète ordinaire, vous pouvez lui dire de ma part que je suis tout à son service. Vrai Dieu! ce sera faire une bonne action que de débarrasser la société de ce vieux représentant des mœurs de la régence.
»Je tremblais de tous mes membres, car je venais d'apercevoir parmi les quelques personnes rassemblées autour de nous celui dont mon protecteur parlait avec tant de mépris.
—»Répéteriez-vous devant la personne dont vous parlez, ce que vous venez de dire, dit le comte de ***?