—»Sans doute, répondit le jeune homme, ce que je viens de dire et bien d'autres choses encore: par exemple, que les vieillards, les vieillards, entendez-vous monsieur le comte, qui se teignent les cheveux et qui se peignent la visage pour ressembler à de jeunes hommes, doivent être traités comme s'ils étaient jeunes en effet; que quels que soient la position que l'on occupe dans le monde, le titre que l'on ait reçu de ses aïeux, les décorations dont on puisse se parer, on ne mérite que le mépris des honnêtes gens lorsque l'on ne se sert de tous ces priviléges que pour porter le trouble et le déshonneur dans les familles.

—»Monsieur! monsieur! savez-vous bien que je suis le comte de ***, dit celui qui venait d'être si vivement apostrophé en pâlissant sous son rouge.

—»Eh! croyez-vous, par hasard, que je ne le savais pas, repartit mon protecteur; allez, allez, digne rejeton des roués de la régence et des beaux fils du Directoire, allez laver votre visage et les taches de boue qui couvrent votre écusson, laissez à ce qui vous reste de cheveux le temps de reprendre sa couleur naturelle, vous viendrez ensuite me demander réparation si vous le jugez convenable; allez, M. le comte de ***, quoique vous fassiez tout ce qu'il est possible de faire afin de passer pour un jeune homme, j'ai pitié de votre grand âge.

—»Vous me donnerez votre nom, monsieur, vous me le donnerez.

—»Eh bien, soit: voici ma carte, puisque vous l'exigez, demain matin je serai à votre disposition.

—»Aujourd'hui, aujourd'hui même, hurlait le comte de ***, qui voulait s'opposer à notre passage.

—»Non, pas aujourd'hui, lui répondit mon protecteur; j'ai besoin des heures qui vont suivre pour réparer le mal que vous avez fait messieurs, continua-t-il en s'adressant à ceux qui nous entouraient, contenez, je vous prie, ce vieil énergumène, je serais vraiment fâché d'être forcé de lui faire subir un traitement semblable à celui que je viens d'infliger à son digne compagnon.

»La foule a des instincts généreux auxquels ce n'est jamais en vain qu'on s'adresse; celle qui nous entourait était en grande partie composée de jeunes gens qui avaient passé une partie de la nuit au bal, et qui, des divers établissements où ils soupaient, avaient été attirés sur le boulevard par mes cris et par les éclats de voix du chevalier, débardeurs, gardes françaises, pirates et postillons se donnèrent la main et se mirent à danser autour du pauvre comte de ***, dont nous entendîmes encore les cris de rage et les imprécations furibondes après l'avoir perdu de vue.

—Mon Dieu! monsieur, dis-je à mon protecteur lorsque nous nous trouvâmes seuls sur le boulevard, voilà que vous allez être forcé de vous battre, et c'est pour moi; oh! j'en mourrai.

—Rassurez-vous, mademoiselle, je vous assure que je ne crains pas les résultats d'une rencontre avec M. le comte de ***; mais occupons-nous de vous. Où désirez-vous que je vous conduise?