»Cette question si simple et si naturelle me rappela toute l'horreur de ma position que j'avais un instant oubliée pour ne songer qu'aux dangers, qu'à cause de moi, mon protecteur allait courir; ainsi j'allais être forcée de rentrer chez ma tante vêtue de ce costume qui me paraissait plus lourd qu'un manteau de plomb. La pauvre femme, j'en étais bien sûre, allait me pardonner la faute que j'avais commise, mais que penseraient de moi ceux qui allaient me voir rentrer seule et si singulièrement accoutrée; ma réputation allait être perdue, c'était le seul bien que je possédais au monde, et cependant la faute que j'avais commise était en quelque sorte excusable.
»Je dis au jeune homme tout cela; il m'écouta avec beaucoup d'attention. Il parut comprendre la triste position dans laquelle je me trouvais, et comme je lui avais dit quel était le plan que j'avais formé avec madame Delaunay, afin de rentrer sans être aperçue, il me dit que c'était le seul raisonnable et que je ne devais pas l'abandonner.
—»Mais, lui répondis-je, mes habits sont restés chez madame Delaunay, et je ne puis, après ce qui vient de se passer, aller les y chercher.
—»Pourquoi non; maintenant que le caractère de cette femme vous est connu, vous ne devez plus la craindre; du reste, je vais vous accompagner chez elle, où elle doit être rentrée maintenant, et il ne vous arrivera rien, je vous en réponds, quand bien même nous y trouverions le comte de *** et son digne compagnon.
»Le parti que me proposait le jeune homme était le seul raisonnable, je le sentais bien, cependant j'eus besoin de faire de grands efforts avant de pouvoir me déterminer à le prendre, et ce ne fut pas sans éprouver une bien vive répugnance que je me déterminai à suivre chez madame Delaunay mon généreux protecteur.
»Je marchais contre le jeune homme qui, pour me garantir du froid, qui était excessivement vif, m'avait enveloppée de son manteau. Ma fuite du café Anglais avait été si précipitée que j'y avais oublié ma pelisse. Ce n'était qu'à de longs intervalles que nous échangions quelques rares monosyllabes; je réfléchissais à la position fâcheuse dans laquelle je me trouvais par suite d'une imprudence, et je me disais que ce qui venait de m'arriver me servirait de leçon pour l'avenir; je ne savais pas, hélas! que je courais en ce moment un danger beaucoup plus grand que tous ceux auxquels je venais d'échapper: chaque fois que je levais les yeux, je rencontrais ceux de mon protecteur, alors je baissais bien vite la tête; lui, de son côté, ne me disait rien, mais il guidait mes pas avec une touchante sollicitude, et il ramenait sur moi les plis de son manteau que le souffle de la brise en avait écarté.
»Du lieu où nous nous trouvions lorsque nous avions pris la résolution d'aller chez madame Delaunay au domicile de celle-ci, le trajet n'était pas considérable, aussi fut-il franchi en peu de temps.
—»Madame est chez elle, elle vient de rentrer à l'instant même, nous dit le concierge de madame Delaunay. C'est que sans doute mademoiselle l'aura perdue dans le bal, qu'elle n'est pas rentrée avec elle; c'est donc cela que madame paraissait si contrariée lorsqu'elle est rentrée et qu'elle a oublié de me remettre l'amende qu'il est d'usage de payer aux concierges lorsqu'on rentre après ménuit.
»Les commentaires que faisait ce cerbère, sur un événement en définitive très-naturel, et les conjectures qu'il paraissait vouloir en tirer, me donnaient la mesure de ce que je devais craindre pour mon compte, si je ne parvenais pas à rentrer sans que l'on s'aperçût de mon escapade. Aussi je bénis cent fois intérieurement celui qui m'avait inspiré l'idée de venir prendre mes habits où je les avais laissés.
»Mon protecteur remit une pièce de cinq francs au concierge, qui rentra dans sa loge aussi content qu'un chien auquel on vient de jeter un os. Nous montâmes.