»Les beaux jours étaient revenus, le cep de vigne que notre propriétaire avait fait planter devant notre habitation, afin de lui donner un air champêtre, venait de se garnir de larges feuilles vertes, et j'allais pouvoir cultiver les quelques fleurs d'un petit parterre que je m'étais ménagé devant l'unique fenêtre de ma chambre de jeune fille.
»J'étais un matin occupée à émonder les branches d'un rosier du Bengale, lorsqu'une fenêtre du chalet situé vis-à-vis de celui que nous habitions, et parallèle à celle devant laquelle j'étais placée, fut doucement ouverte; je levai machinalement la tête, monsieur Edmond de Bourgerel était à cette fenêtre.
»La surprise, l'émotion me firent jeter un cri perçant. Monsieur Edmond posa un doigt sur ses lèvres sans doute pour me recommander le silence, et se retira derrière les rideaux de son appartement; il était temps, ma bonne tante accourait tout effarée, et me demandait ce qui avait provoqué le cri qu'elle venait d'entendre.
—»Oh! rien, lui dis-je, une énorme araignée.
—»Enfant, me répondit-elle en riant, n'avais-tu pas peur qu'elle te mangeât?
»Et après m'avoir embrassé, elle me quitta pour aller s'occuper des soins de notre petit ménage; j'avais envie de la suivre, mais une force irrésistible me retint à la place où j'étais.
»Aussitôt que ma tante fut partie, M. de Bourgerel reparut à sa fenêtre, il était extrêmement pâle, et il portait le bras droit en écharpe; ses signes me firent parfaitement comprendre que ce n'était que parce qu'il avait été blessé, que je ne l'avais pas vu plus tôt, et comme sans doute il lut dans mes regards que je souffrais de ses souffrances, il retira vivement son bras du foulard qui l'enveloppait, et il le remua en tous sens, afin de me prouver qu'il était parfaitement guéri, puis il se mit à son piano, et joua avec assez d'expression pour m'arracher des larmes, l'air délicieux de Marie Malibran: «Bonheur de se revoir après dix ans d'absence.»
—»Le chalet d'en face est habité, me dit ma tante à l'heure du dîner, par un bon musicien; vraiment il jouait ce matin l'air de cette jolie romance que tu chantes si souvent, tu sais: Bonheur de se revoir, l'as-tu entendu?
»Je me sentis rougir et pâlir successivement, et ce ne fut qu'après avoir hésité longtemps, que je balbutiai cette sotte réponse: Mais je ne sais, je crois que je n'ai pas entendu.
»Si ma tante avait levé sur moi ses yeux à ce moment fixés sur l'ouvrage qu'elle tenait entre ses mains, mon trouble, bien certainement, lui aurait appris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.