»Joue-moi un petit air, me dit-elle, après un silence de quelques minutes, car elle n'avait même pas songé à relever l'étrange réponse que je venais de lui faire. Ce que me demandait ma tante me contrariait infiniment, notre voisin allait croire sans doute que je voulais correspondre avec lui, et cependant je ne pouvais ni ne voulais refuser ma tante, mais afin de prouver à monsieur de Bourgerel que je ne jouais que pour me distraire, et que je ne pensais seulement pas à lui, j'attaquai les premières notes de la plus folle contredanse que je pus me rappeler, mais sans que j'y pensasse, je ralentis insensiblement la mesure, et de transition en transition, j'arrivai à terminer par l'air qu'il avait exécuté le matin: Bonheur de se revoir.

»—C'est charmant, me dit ma tante en m'embrassant, ce que tu viens de jouer, nous vaut une réponse de notre voisin qui tient sans doute à nous prouver qu'il n'est pas moins bon musicien que toi.

»En effet, les premières mesures de l'air de la reine de Chypre: «Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate,» vinrent frapper nos oreilles.

»C'était une déclaration, je le compris parfaitement, et je n'en fus pas fâchée; j'avais plus d'une fois, durant la journée qui venait de s'écouler, interrogé mon cœur, et toujours il m'avait fait la même réponse; j'aimais monsieur de Bourgerel, je l'aimais comme nous autres femmes nous ne devons aimer qu'une fois, je ne devais donc pas être fâchée de ce que lui aussi m'aimait. Le lendemain matin, lorsque j'ouvris ma fenêtre pour soigner les fleurs de mon petit parterre, il était déjà à la sienne; après m'avoir fait un salut respectueux auquel je répondis par une légère inclination de tête, il me montra une lettre et ses signes me firent comprendre qu'elle m'était destinée; je fis un signe négatif, il parut affligé, mais il n'insista pas.

»Le lendemain, il se plaça dans le fond de son appartement, et déroula devant mes yeux une longue pancarte de papier, sur laquelle il avait écrit ces mots en caractères assez gros pour être lus facilement.

»Je vous en prie, acceptez la lettre, elle renferme les renseignements que je vous ai promis sur les personnes en question.»

»Je me rappelai alors que monsieur de Bourgerel m'avait dit qu'il m'apprendrait ce qu'étaient en réalité et madame Delaunay et les deux individus avec lesquels j'avais été au bal de l'Opéra; je pouvais donc sans laisser à mon protecteur le droit de mal penser de moi, accepter la lettre qu'il m'offrait, et qui, j'en étais bien sûre, devait contenir autre chose que ce qu'il m'annonçait; je lui fis un signe de tête affirmatif, il me fit alors comprendre que le soir même, je trouverais la lettre entre les branches touffues de mon rosier du Bengale, puis il se retira.

»Est-il nécessaire que je vous dise que j'attendis avec la plus vive impatience que la nuit fut venue, je ne le pense pas; le soir, ainsi que cela avait été convenu, je trouvai la lettre à l'endroit indiqué, et vous l'avez deviné, mon premier soin, lorsque je fus seule dans ma chambre, fut de la décacheter et de la lire.

»Cette lettre, la voici:» Arrivée à cet endroit de son récit, Eugénie prit dans sa poche un petit portefeuille dont elle tira une lettre usée à ses plis, à force d'avoir été lue, qu'elle donna à Lucie de Neuville.

Voici ce que contenait cette lettre que la comtesse lut à haute voix, tandis qu'Eugénie de Mirbel qui paraissait ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, tenait son visage caché entre ses deux mains.