«Mademoiselle,

»Vous n'avez sans doute pas oublié qu'au moment où je vous quittai, je vous promis de vous faire connaître quelles étaient les personnes avec lesquelles vous vous trouviez, lorsque je fus assez heureux pour vous rendre un léger service; je me serais depuis longtemps acquitté de cette promesse, si cela m'avait été possible; mais blessé légèrement à la suite d'une rencontre, je fus transporté chez moi d'où j'espérais pouvoir sortir bientôt, malheureusement il n'en fut pas ainsi, je fus attaqué du tétanos, et pendant plus de trois mois je fus entre la vie et la mort, totalement privé de connaissance, et ce n'est que grâce aux soins assidus du bon docteur Mathéo, auquel je conserve une reconnaissance éternelle, que je recouvrai la vie et la santé; je ne suis guéri que depuis moins de huit jours et je viens aujourd'hui m'acquitter de la promesse que je vous ai faite.

»Je ne pense pas que vous ayez revu madame Delaunay. Cette femme chez laquelle je retournai aussitôt après vous avoir quittée, et que je forçai d'écrire à madame votre tante une lettre qu'elle a dû recevoir, devrait craindre que je ne réalisasse la menace que je lui avais faite de mettre l'autorité dans la confidence de sa conduite, si elle cherchait à vous revoir. Cependant, il est bon que vous sachiez ce qu'elle est; on doit, chaque fois que l'on rencontre de pareils êtres, leur arracher le masque qui leur couvre le visage; une fois démasqués, ils ne sont plus à craindre.»

Ici, Edmond de Bourgerel apprenait à Eugénie de Mirbel ce que le lecteur a sans doute déjà deviné; c'est-à-dire que madame Delaunay n'était rien autre chose qu'une intrigante de la plus vile espèce, qui ne s'était fait admettre dans le pensionnat d'où elle avait été ignominieusement chassée aussitôt qu'elle avait été connue, qu'à l'aide de fausses recommandations, qu'elle était la pourvoyeuse en titre de plusieurs riches libertins, et que le comte de ***, l'un d'eux, lui avait donné une somme considérable pour qu'elle lui livrât Eugénie de Mirbel, ce qu'elle avait tenté de faire sans pouvoir y réussir, que le chevalier de Saint-Firmin était le digne amant de cette femme, et qu'il la favorisait autant que cela lui était possible, sans doute parce qu'il partageait les bénéfices de son infâme commerce.

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«Maintenant (continuait Edmond de Bourgerel, après le paragraphe dont nous venons de donner la substance à nos lecteurs) je devrais m'arrêter et clore cette lettre en vous disant que vous pourrez, dans tous les événements de votre vie, compter sur l'affection et le dévouement que méritent vos grâces et votre heureux caractère, mais je ne le puis.

»Depuis que je vous ai vue, mademoiselle, avant et depuis la maladie que je viens de faire et même pendant les courts instants de répit que me laissaient les plus cruelles souffrances, j'ai bien souvent interrogé mon cœur, et toujours il m'a répondu que je vous aimais, et que l'amour si vif que vous m'aviez inspiré ne devait finir qu'avec ma vie. Accueillerez-vous favorablement cet aveu? je n'ose le croire; ce serait pour moi plus de bonheur qu'il n'est permis à un mortel d'en espérer: cependant ne me supposez pas des vues qui ne sont pas les miennes, car je ne me suis déterminé à vous écrire cette lettre que pour solliciter de l'indulgence que vous ne refuserez peut-être pas à celui qui rend la plus complète justice à vos éminentes qualités, la permission de me présenter chez madame votre tante, à laquelle j'ai l'intention de demander votre main.

»Je lui donnerai, mademoiselle, sur ma famille et sur ma position dans le monde, tous les détails qu'elle pourra désirer, et ces détails seront de telle nature que j'ose croire que si votre volonté ne vient pas y faire obstacle, rien ne s'opposera à la réalisation de mon plus vif désir, mais vous comprendrez que je ne puis, sans laisser supposer à votre tante que je vous connais déjà, me présenter de suite chez elle, il faut, du moins je le crois, avant que je risque cette démarche, dont je ne veux pas compromettre le succès, qu'elle ait eu le temps de me remarquer et que j'aie pu conquérir ses bonnes grâces; enfin, il faut que des relations de bon voisinage précédent la demande que je veux lui adresser. Vous déciderez, mademoiselle, de ce que je dois faire, quels que soient du reste les ordres que vous jugiez convenable de me donner, ils seront, je vous en donne l'assurance, exécutés à la lettre; mais, je vous en prie, ne m'enlevez pas un espoir sans lequel je ne peux vivre, et laissez-moi, jusqu'à ce qu'il me soit permis de vous entretenir, m'enivrer de vos regards et que quelquefois votre voix se mêle aux accords mélodieux que vous savez tirer de votre, piano.

»Répondez-moi, mademoiselle; dites-moi si je dois craindre ou espérer; demain matin, à la naissance du jour, je chercherai une lettre sous les rameaux de votre rosier du Bengale; l'y trouverai-je?»

—Ceci, je le crois, a été écrit par un honnête homme, dit Lucie après avoir achevé la lecture de la lettre d'Edmond de Bourgerel; point de phrases entortillées, point de déclamations, point de pathos sentimental...