»Enfin le moment arriva où il n'allait plus m'être possible de cacher mon état. La gêne que déjà j'étais obligée de m'imposer me mettait à la torture, et plus d'une fois j'avais cru remarquer que les yeux de ma tante se fixaient sur moi avec une curieuse attention: j'étais folle, je n'entendais pas les questions qui m'étaient adressées, ou si je les entendais, j'y répondais tout de travers. Ma tante, que mon état inquiétait horriblement, parlait de faire venir l'habile médecin qui m'avait donné des soins durant la maladie que j'avais faite peu de temps auparavant. C'était là ce que je voulais éviter à tout prix: ce médecin allait infailliblement s'apercevoir de mon état, et alors que deviendrais-je? comment supporter les regards irrités de ma tante? Je vous le dis, j'étais devenue folle. Au lieu d'aller me jeter aux pieds de ma tante et de lui avouer ma faute, au lieu de pleurer sur son sein, où bien certainement j'aurais trouvé un refuge, je pris la résolution de fuir, et cette résolution je l'exécutai peu de jours après l'avoir formée.

»Je pris quelques bijoux, quelques hardes, et un matin, tandis que ma tante reposait encore, je sortis de cette maison où j'avais été à la fois si heureuse et si malheureuse. Je ne savais où porter mes pas, mais je marchais, je marchais; je n'avais qu'un but, qu'un désir, celui de cacher ma honte à tous les yeux.

»Je ne sais quel chemin je pris pour arriver au coin de la rue Saint-Lazare et de celle de la Chaussée-d'Antin, où épuisée par la rapidité de ma course je fus forcée de m'arrêter pour reprendre haleine.

»J'étais appuyée contre une borne depuis quelques minutes, lorsque je vis venir à moi ton mari, ma chère Lucie, qui, sans doute, venait de sortir de chez lui; il s'aperçut, je le crois, de la position dans laquelle je me trouvais: je n'avais pas, pressée par le temps, pris avant de sortir mes précautions ordinaires; le petit paquet que je portais sous mon bras, ma pâleur extrême, mon trouble, ma fuite précipitée au moment où il s'approchait de moi, probablement pour m'interroger, toutes ces circonstances réunies l'instruisirent complètement, car un peu plus tard, lorsque je me présentai chez toi pour implorer tes secours, il me fut impossible de t'aborder.»

—Continue, ma chère Eugénie, dit à ce moment Lucie de Neuville. Je te dirai, lorsque tu auras achevé ton récit, quelles raisons déterminèrent M. de Neuville à me défendre de te recevoir, on t'a calomniée auprès de lui, ma pauvre amie.

—Mais qui donc, grand Dieu! s'écria Eugénie de Mirbel, je n'ai jamais fait de mal à personne.

—Ce n'est pas une raison, il existe malheureusement des gens qui nous prennent en haine, par cela seul qu'ils n'ont pu nous faire tout le mal qu'ils projetaient; mais continue, je te donnerai tout à l'heure l'explication de ce que je viens d'avancer.

—Je n'ai plus que peu de choses à te dire, continua Eugénie de Mirbel; «j'allai me loger dans un modeste hôtel garni où j'attendis, en cherchant du travail sans pouvoir en trouver, l'époque de ma délivrance qui n'était pas très-éloignée. Je donnai enfin le jour à l'innocente créature qui repose dans ce berceau, mais je ne pouvais encore me lever du lit de douleur sur lequel j'étais déjà resté clouée assez longtemps, lorsque je m'aperçus que mes faibles ressources étaient épuisées et qu'il ne me restait rien, rien au monde, et la maîtresse de l'hôtel garni me disait chaque jour que si je ne pouvais la payer, elle serait forcée de me renvoyer; ce fut alors qu'une brave femme, que j'avais prise sur l'indication de mon hôtelière pour me soigner durant ma maladie, touchée de mon extrême misère, prenant en pitié ma jeunesse, mon profond désespoir, me fit, bien qu'elle fût presque aussi pauvre que moi, transporter chez elle; et son dévouement depuis lors ne s'est pas démenti un seul instant. J'étais malade, elle me soigna; il me fallait des médicaments, elle vendit, pour me les procurer, le peu d'objets ayant quelque valeur qu'elle possédait; et lorsque je voulais opposer des bornes à son extrême bienfaisance: «Laissez, laissez, mademoiselle, me disait-elle, Dieu nous a mis sur la terre pour nous aider les uns les autres, et pour nous aimer comme des frères; ce que je fais pour vous aujourd'hui, vous me le rendrez plus tard, et si vous ne le pouvez jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, eh bien, il m'en sera tenu compte là-haut.»

»Mais enfin, il arriva un moment où les ressources de cette femme estimable furent épuisées comme l'avaient été les miennes, ce fut alors que je me déterminai à t'écrire, et ce fut elle qui se chargea de porter la lettre qui t'a engagée à venir à mon secours; tu sais le reste, et je crois qu'il est inutile que je te renouvelle les témoignages d'une reconnaissance dont tu dois être assurée. Explique-moi maintenant ce que tu me disais tout à l'heure?»

—Monsieur de Neuville est doué du plus noble et du meilleur cœur, aussi n'est-ce pas sans motifs qu'il se détermina à prendre la mesure extrême qui t'a tant affligée; mais voilà ce qui arriva: Ainsi que tu l'as dit, il allait s'approcher de toi pour te parler, lorsque tu pris la fuite; affligé de cette brusque disparition, il continua sa course; un hasard fatal voulut que ce jour même, contre son habitude, il entrât, ayant très-chaud, dans un café adossé à un théâtre de fantasmagorie et de jeunes comédiens, situé dans un passage voisin du boulevard, pour y prendre une limonade; plusieurs personnes, dont faisait partie le maître de l'établissement, qui n'est autre sans doute que ce chevalier de Saint-Firmin si rudement apostrophé par M. de Bourgerel, occupaient une table voisine de celle à laquelle il s'était placé, et ton nom ayant frappé son oreille, il écouta ce qu'elles disaient. Le maître du café racontait le duel qui avait eu lieu entre le comte de D*** et M. de Bourgerel, et il s'exprimait sur ton compte en des termes qui lui avaient été inspirés sans doute par sa digne maîtresse, madame Delaunay; cette conversation entendue à la suite de la rencontre qu'il avait faite quelques heures auparavant, donna de toi, ainsi que tu dois bien le penser, une singulière opinion à M. de Neuville, et ce fut sous le coup de cette impression qu'il défendit à nos gens de te laisser arriver jusqu'à moi, si par hasard tu te présentais à l'hôtel.