—Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Eugénie en se cachant le visage entre ses mains, suis-je assez malheureuse, mais qu'ai-je donc fait à cet homme pour qu'il ne craigne pas de traîner ainsi mon nom dans la boue?

—Allons, ma chère Eugénie, rassure-toi, tout ceci finira bientôt, s'il plaît à Dieu; j'ai déjà écrit à M. de Neuville, et je suis certaine d'avance qu'il te rendra justice lorsqu'il saura, qu'après tout, tu es plus malheureuse que coupable.

—Dieu le veuille; car si je devais être un sujet de trouble entre toi et ton mari, s'il allait te blâmer de ce que tu as fait pour moi, j'en mourrais de désespoir.

—Ne crains rien, quelque chose me dit que tes malheurs sont passés, mais pour qu'ils ne reviennent pas, il nous reste encore beaucoup de choses à faire. Eugénie, il faut revoir ta tante.

—Oh! jamais! jamais! à moins que ce ne soit M. de Bourgerel qui me conduise à ses pieds.

—M. de Bourgerel, s'il n'est pas mort, reviendra, car rien dans sa conduite envers toi n'indique qu'il ait eu l'intention de t'abandonner; mais as-tu bien songé, ma chère Eugénie, aux cruels tourments, à la mortelle inquiétude qu'a dû éprouver l'estimable femme qui t'aime tant, depuis près d'une année qu'elle ne sait ce que tu es devenue?

—Elle me croit morte, sans doute, et j'aime mieux qu'elle ait cette idée que de me savoir déshonorée.

—Sois raisonnable, mon amie, il y a toujours dans le cœur de ceux qui nous aiment, des trésors d'indulgence, et ils sont toujours prêts à cacher sous leur manteau les fautes que nous avons pu commettre; de reste, je verrai d'abord ta tante, et ce ne sera qu'après l'avoir disposée à t'accueillir avec indulgence, que je l'amènerai près de toi, car il faut que toutes les personnes de notre monde ignorent ce qui t'est arrivé; aussi tu resteras ici, où, grâce aux talents que tu possèdes, tu pourras facilement te créer une position indépendante.

Ce ne fut qu'après de longues instances que Lucie, et Laure qui avait joint ses prières à celles de son amie, parvinrent à déterminer Eugénie à revoir sa tante; la pauvre femme ne pouvait se résoudre à paraître devant elle après la faute qu'elle avait commise; mais enfin, vaincue par les touchantes exhortations de ses deux amies, elle les laissa libres de faire, pour assurer sa tranquillité, (nous ne disons pas son bonheur, elle n'espérait plus de jours heureux depuis qu'elle avait perdu l'espoir de revoir M. de Bourgerel), tout ce qu'elles croiraient raisonnable; et ce ne fut qu'après l'avoir tendrement embrassée et lui avoir de nouveau donné l'assurance d'un meilleur avenir, que Lucie et Laure, qui voulaient aller dîner chez la marquise de Villerbanne, se déterminèrent à la quitter.

La vieille marquise de Villerbanne gronda beaucoup sa nièce de ce qu'elle était restée si longtemps sans lui rendre visite, Lucie s'excusa du mieux qu'il lui fut possible, et la marquise, lorsqu'elle lui eut fait la promesse d'assister avec son amie, à sa prochaine soirée, recouvra toute sa bonne humeur.