Madame de Saint-Preuil fut tellement saisie qu'elle demeura quelques instants avant de pouvoir articuler une parole; mais un éclair de joie vint illuminer ses traits flétris par la douleur, et elle s'écria:
—Ma nièce! vous avez vu ma pauvre nièce? oh! je vous en prie, madame la comtesse, conduisez-moi auprès de cette ingrate enfant, ce n'est qu'après l'avoir longtemps pressée contre mon cœur, que je la gronderai de ce qu'elle a mieux aimé fuir que de confier ses peines à sa seconde mère.
Eugénie était pardonnée, la comtesse n'avait donc plus besoin de dissimuler davantage; elle raconta alors à madame de Saint-Preuil tout ce qui était arrivé à son amie depuis qu'elle avait quitté la maison de sa tante jusqu'au moment actuel.
—Pauvre Eugénie, elle a dû bien souffrir, dit la bonne madame de Saint-Preuil après avoir attentivement écouté ce récit, et que je vous remercie madame la comtesse de ce que vous avez bien voulu faire pour elle; mais partons de suite, de grâce, je brûle du désir de l'embrasser, je sens que la joie m'a rendu toutes mes forces, et puis j'ai de bonnes nouvelles à lui annoncer, à cette chère enfant.
La comtesse ne pouvait ni ne voulait résister à d'aussi touchantes prières; aidée de Laure, elle soutint jusqu'à sa voiture madame de Saint-Preuil, qui n'avait même pas pris le temps de changer de toilette, et elle donna l'ordre à son cocher de les conduire chez Eugénie de Mirbel.
Durant le trajet très-court qui sépare le faubourg Saint-Denis de la rue Ribouté, où demeurait Eugénie, madame de Saint-Preuil raconta en peu de mots à la comtesse de Neuville et à son amie les événements qui avaient suivi la fuite d'Eugénie.
La destinée de celle-ci eût été tout autre si elle était restée chez sa tante seulement un jour de plus; en effet, pendant la soirée du jour qui suivit celui qu'elle avait choisi pour fuir, Edmond de Bourgerel qui (le lecteur sans doute l'a déjà deviné) n'avait jamais eu l'intention de l'abandonner, arriva chez madame de Saint-Preuil au moment où celle-ci, qui, ainsi que nous venons de le dire, ne savait à quel motif attribuer la disparition de sa nièce, était plongée dans le plus profond désespoir.
Voici ce qui était arrivé à Edmond de Bourgerel.
Nous avons entendu madame de Neuville dire à Eugénie de Mirbel qu'il existait malheureusement des gens qui vouaient une haine implacable à ceux auxquels ils n'avaient pu faire tout le mal qu'ils projetaient. La jolie comtesse disait alors une grande vérité à l'appui de laquelle elle aurait pu citer, si elle les avait connus, les événements arrivés à Edmond de Bourgerel.
Le comte de D*** était un homme de la trempe de ceux dont nous venons de parler; aussi, ce vieux débauché, furieux de ce que ce jeune homme était venu empêcher la réussite du projet dont Eugénie de Mirbel devait être la victime, et de ce qu'il en avait reçu en échange d'une égratignure, dont il ignorait les suites funestes, une blessure assez considérable, avait-il juré qu'Edmond lui payerait tôt ou tard les affronts qu'il en avait reçus; mais que pouvait-il faire à ce jeune homme qui, ainsi qu'il en avait eu la preuve, était très-capable de se défendre, et quel moyen devait-il employer pour le perdre? Le comte de D*** n'en savait rien, cependant il ne se découragea pas.