Le comte de D***, bien qu'il fût le dernier rejeton d'une très-ancienne et très-noble famille, n'était rien autre chose que le chef ignoré d'une des mille polices occultes qui sont chargées de veiller au salut du char de l'Etat (style de l'ancien Constitutionnel), ce qui n'empêche pas le susdit char d'être quelquefois passablement embourbé. Hélas! oui, le dernier descendant d'une famille dont la noblesse datait du temps de Charlemagne, celui dont les aïeux avaient combattu en Palestine, puisait à pleines mains dans la caisse des fonds secrets, et malheureusement il n'était pas le seul; nous connaissons plus d'un gentilhomme de noble souche, plus d'une aimable comtesse du faubourg Saint-Germain, qui se font payer fort cher, par la police, les services qu'ils lui rendent.
Le comte de D***, raisonnant du reste comme tous les mouchards présents, passés et à venir, se dit, lorsque la pensée de nuire à Edmond de Bourgerel lui vint à l'esprit, que si l'on cherchait bien dans la vie intime du premier homme venu, on devait y trouver au moins une action qui, si elle n'était pas coupable, pouvait, soit en étant présentée sous un certain jour, soit étant accompagnée de quelques faits vrais ou supposés, avoir les apparences de la culpabilité; ayant ainsi raisonné, le comte de D*** fit venir devant lui un de ses estafiers, et après lui avoir promis la plus mirifique des gratifications, il le chargea d'éclairer, style du métier, toutes les démarches de M. de Bourgerel, dont il devait chaque soir lui rendre compte.
L'estafier partit plein d'ardeur pour s'acquitter de la mission qui venait de lui être confiée. Malheureusement pour lui, dame Nature, qui n'est pas toujours prodigue de ses dons, l'avait gratifié d'un visage qui ne pouvait appartenir qu'à un homme de sa profession et qui ne pouvait être oublié une fois qu'il avait été vu, de sorte que vers le soir du premier jour, Edmond, qui voyait sur ses talons, au moment où il allait rentrer chez lui, la même ignoble face qu'il y avait remarquée le matin lorsqu'il en était sorti, alla droit à elle et lui demanda ce qu'elle désirait; à cette question formulée en termes qui n'admettaient qu'une réponse catégorique, l'estafier ne sut que répondre, et M. de Bourgerel qui n'était pas, ainsi que nos lecteurs ont déjà pu s'en apercevoir, doué d'une patience évangélique, le prenant pour un de ces industriels faméliques qui cultivent avec assez de succès la montre et le foulard, crut devoir faire faire à sa canne une assez longue promenade sur ses épaules.
Le comte de D***, après avoir adressé à son estafier les reproches que méritait sa maladresse, envoya chercher, pour lui confier la mission dont n'avait pu s'acquitter celui qu'il venait d'en charger, le plus madré de ses satellites; celui-ci n'était guère moins laid que l'estafier dont nous venons de parler, mais il était si petit et si grêle, il savait si bien se glisser, sans se laisser apercevoir, par la plus petite ouverture, que ses collègues, rendant justice à ses talents, l'avaient surnommé Passe-Partout.
—Ecoutez, Passe-Partout, lui dit le comte de D***, après avoir expliqué à ce digne personnage ce qu'il avait à faire, je vous charge d'une mission délicate; mais vous vous en montrerez digne ainsi que de la magnifique récompense qui vous sera donnée si vous savez éviter une mésaventure semblable à celle qui est avenue à votre collègue; allez, et souvenez-vous que c'est un coupable qu'il me faut.
Passe-Partout, à partir de ce moment, s'attacha aux pas d'Edmond de Bourgerel; partout où il allait, il allait; et chaque soir, il rendait compte à son noble patron des démarches quotidiennes du jeune homme; le comte mettait, après l'avoir lu, chaque rapport dans un carton à ce destiné, et le lendemain un homme doué d'un physique et vêtu d'un costume appropriés au rôle qu'il devait jouer, était chargé de chercher le mot de l'énigme dont Passe-Partout la veille avait proposé la solution.
Les premières démarches de ces mystérieux explorateurs n'apprirent au comte que des choses parfaitement insignifiantes, et dont, malgré toute sa bonne volonté, il lui était impossible de tirer parti. Ainsi Edmond, qui à ce moment ne pensait qu'à se marier, ne s'occupait d'autre chose que de monter sa maison; et n'avait de relations qu'avec des marchands de meubles, tapissiers, et autres individus de cette sorte, et sitôt qu'il le pouvait, il rentrait chez lui, où, à la grande satisfaction de Passe-Partout, qui avait établi son observatoire dans la boutique d'un marchand de vins, située vis-à-vis de la porte cochère de la maison qu'il habitait, il passait la plus grande partie de son temps.
Le comte lassé de chercher, sans pouvoir la trouver, l'occasion de nuire à son ennemi, allait donner l'ordre à ses mouches de cesser leurs démarches, lorsque l'une d'elles lui remit un rapport qui lui arracha une exclamation qui exprimait à la fois la surprise et la satisfaction.
Le comte donna à l'agent qui venait de lui remettre ce rapport une gratification proportionnée au rang qu'il occupait dans la hiérarchie policière, et comme ce rang n'était pas très-élevé, la gratification était des plus exiguës; cependant le mouchard s'en montra satisfait, il se hâta d'aller chez le marchand de vin le plus voisin, où il absorba une telle quantité de liquide et fit tant d'aimables folies, qu'il ne dut qu'à sa qualité d'employé du gouvernement la faveur de ne pas aller coucher à la salle Saint-Martin.
Le comte, de son côté, vêtu d'un costume qui avait emprunté quelque chose de sombre à la gravité de la circonstance, et muni du fameux rapport qu'il avait, après l'avoir corrigé et considérablement augmenté, transcrit de sa plus belle écriture sur une feuille de papier Tellière, d'une blancheur éclatante, fit atteler les chevaux à son carrosse, et se fit conduire chez une Excellence, qu'il arracha aux douceurs d'un entretien secret avec une jolie solliciteuse.