—Eh bien! monseigneur, dit le comte de D*** lorsque l'Excellence eut achevé la lecture de ce qui précède.
—Ceci est en effet très-grave, et je crois que nous ne saurions trop nous presser d'agir; il faut dès aujourd'hui faire arrêter tous les conjurés.
—Mais nous ne le pouvons; un seul nous est connu c'est le sieur Edmond de Bourgerel. Il résulte des renseignements que j'ai fait prendre, que la maison dans laquelle a eu lieu la réunion à la suite de laquelle les conjurés sont convenus de leurs faits, est habitée par un artiste qui depuis plus de six mois voyage en Suisse et qui paraît tout à fait étranger à la conspiration. C'est un de ses amis à qui il a confié la garde de son logement, qui le fait servir aux conciliabules, et malheureusement on n'a pu savoir le nom de cet homme.
—Mais comment faire alors? s'écria l'Excellence en se frappant le front d'un air désespéré.
Je pense, répondit le comte D***, que le meilleur moyen est de faire arrêter secrètement le capitaine Edmond de Bourgerel, que l'on tiendra au plus rigoureux secret jusqu'à ce qu'il ait fait connaître ses complices.
—Je suis de votre avis, monsieur le comte, et je vais de suite donner des ordres en conséquence.
L'Excellence, en effet, se plaça devant un bureau, et écrivit une missive qu'elle fit porter à l'instant même et un bon d'une somme assez rondelette que le comte de D*** s'empressa d'aller se faire payer.
Le lendemain, le pauvre Edmond de Bourgerel, qui conspirait en effet, mais seulement contre les règles de la poétique d'Aristote, fut happé dans la rue par une escouade nombreuse de porte-triques, commandée par l'illustrissime Passe-Partout; jeté dans un fiacre, conduit à la préfecture de police et déposé dans une petite pièce obscure, où on le laissa plusieurs jours avant de venir l'interroger.
Le malheureux jeune homme ne savait à quoi attribuer son arrestation, il était bien loin de supposer que c'était parce qu'il avait réuni plusieurs de ses amis, afin de leur lire un drame, qui, selon lui, devait damer le pion à tous ceux des grands faiseurs, qu'il se trouvait renfermé dans une tour obscure.
Il lui fut enfin permis de se défendre. Lorsqu'on lui fit connaître les motifs qui avaient provoqués son arrestation, ce qu'on fut forcé de faire, par l'excellente raison que, ne sachant rien, il ne pouvait rien dire; l'immense éclat de rire qu'il ne put retenir, malgré le chagrin qu'il éprouvait de se sentir détenu depuis si longtemps pour un aussi futile motif, déconcerta quelque peu son interrogateur, dont la stupéfaction fut portée à son comble lorsque Edmond lui eut fait connaître l'objet dont on s'était occupé à la réunion de la rue Fontaine-Saint-Georges.