—Comme il n'y a point de bonne histoire sans titre, je donnerai à cette que je vais vous conter celui de chanteur et chanteuse.

—Ah! très-bien, dit Salvador, qui avait remarqué que le vicomte avait appuyé sur ce mot chanteur; d'une façon toute particulière.

—«Ils étaient trois frères, continua le vicomte de Lussan, espèce de trinité malfaisante qui pendant longues années choisit le faubourg Saint-Germain pour le théâtre de ses exploits.

»Je ne vous dirai par leur véritable nom, qu'il vous suffise de savoir qu'on les appelait vulgairement les trois pachas.

»Après les travaux de la journée, laborieux travaux de cadet[504] et de carouble[505], ils s'abattaient, semblables à trois vautours, sur le Palais-Royal, et se réfugiaient plus particulièrement dans la rue Jeannisson, qui s'appelait alors la rue des Boucheries, et qui n'était guère habitée que par des prêtresses de Vénus cloacine.

»C'était le bon temps des Reppins, des Chevelot, des Molière, des Alexandre Leblond et autres gens de même étoffe qui sont devenus ce qu'il a plû à Dieu d'en faire.

»Les trois pachas avaient, ainsi que cela arrive souvent, une mère aussi honorable que ses fils l'étaient peu, et une sœur, frêle enfant qu'un goût prononcé pour la musique faisait déjà remarquer.

»Un jour, l'heure marquée à la prefecture de police sonna pour deux de ces dévorants, que la cour d'assises de Paris envoya augmenter le nombre des commensaux de Brest.

»Il en restait un, moins redoutable que les deux autres; il quitta bientôt l'industrie un peu trop chanceuse des fausses clés pour reprendre son ancien état de maçon; c'était un grand pas. Ce fut dans l'exercice de ces fonctions que ses coteries lui décernèrent un jour, d'un commun accord et à la suite du couronnement d'un bâtiment, le glorieux surnom de P....-Vinaigre.

»P....-Vinaigre donc maçonnait le plus paisiblement du monde, vivant avec sa vieille mère et faisant même, chose remarquable et bien digne d'éloges, donner des leçons de musique à sa sœur dont les dispositions croissaient avec l'âge.