—Comment le trouves-tu? dit-elle après quelques instants de silence.

—Mais pas mal, répondit Laure; il est doué d'une physionomie distinguée, sa toilette est irréprochable et les habitudes de son corps annoncent un homme de bonne compagnie; mais il y a dans son regard une expression de dureté et de ruse indéfinissable; en résumé, cet homme là me déplaît encore plus que le vicomte de Lussan.

Lucie était si visiblement contrariée de ce que venait de lui dire son amie, que Laure remarqua sur son visage l'expression de son mécontentement.

—Mon Dieu, Lucie, dit-elle, il ne faut pas que ce que je viens de dire te fâche.

Lucie allait répondre, lorsqu'elle fut abordée par le marquis de Pourrières qui la pria de lui accorder la première contredanse.

Lucie allait refuser, alléguant pour excuse sa légère indisposition; mais Laure lui ayant fait signe d'accepter et le marquis lui ayant dit à voix basse qu'il lui devait l'explication de sa présence dans le lieu où il l'avait rencontrée pour la première fois, elle se résigna et prit en tremblant la main du marquis.

Laure, déjà fatiguée, resta à sa place, où le jeune diplomate allemand vint lui tenir compagnie.

Historien fidèle des faits et gestes de nos héros, nous devons dire que la comtesse de Neuville, malgré la détermination qu'elle avait prise d'éviter tout contact avec un homme, qu'une lettre écrite par une personne à laquelle elle avait l'habitude d'accorder une certaine confiance, lui avait signalé comme un être dangereux, avait attendu avec une certaine impatience l'invitation qui venait de lui être faite; elle s'était dit que le marquis la rencontrant, après ce qui s'était passé entre eux, dans un salon où il venait d'être présenté, c'était d'elle qu'il devait solliciter la permission d'y rester; elle était du reste curieuse de savoir ce qu'il était allé faire dans l'ignoble cabaret de la rue de la Tannerie, soit parce que, bien qu'elle ne voulût pas en convenir avec elle-même, elle s'intéressait à lui, soit seulement parce que le fait était assez extraordinaire pour piquer vivement sa curiosité. Aussi, il est probable qu'elle aurait accepté l'invitation du marquis quand bien même son amie aurait cherché à l'en détourner.

Nous rapporterons la conversation de Salvador et de la comtesse de Neuville; conversation tenue à voix basse, et interrompue souvent par les déplacements qu'exigeaient les différentes figures de la contredanse.

Ce fut Salvador qui prit le premier la parole.