—Je bénis le ciel, madame, dit-il, de ce que mes prévisions se sont sitôt réalisées et de ce qu'il m'est permis aujourd'hui de vous prier de vouloir bien me pardonner.
—Mais, je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, répondit la comtesse de Neuville; ce n'était pas à moi que vous vous adressiez et vous ne pouviez supposer qu'un accident avait conduit une femme du monde dans la maison où vous vous trouviez.
—C'est vrai, madame, et je suis charmé de m'être trouvé au milieu de cette troupe de bandits, puisqu'il m'a été possible de vous rendre un léger service.
La comtesse leva les yeux sur Salvador; elle était profondément étonnée de ce qu'il osait aborder la question d'une manière aussi franche. Il parlait de sa présence dans ce mauvais lieu, au milieu d'une troupe de bandits, d'une manière si dégagée et comme d'une chose si naturelle, qu'elle ne savait plus ce qu'elle devait penser et qu'elle se trouvait en quelque forcée de lui adresser des remercîments; car après tout, l'offense, ainsi qu'elle venait d'en convenir, ne s'adressait pas à elle; et c'était bien elle qu'il avait empêchée d'être volée, et à qui il avait renvoyé le carnet et les deux billets de banque de mille francs.
Il fallait donc qu'elle le remerciât.
—Je suis prête à reconnaître, monsieur, dit-elle, que c'est vous qui avez empêché un des bandits parmi lesquels vous vous trouviez de me voler mon collier, et je vous remercie de ce que vous avez bien voulu me renvoyer le carnet tombé par hasard entre vos mains.
Ce n'était pas sans intention que Lucie avait fait cette réponse qui renfermait la menace indirecte de ne point cacher la rencontre qu'elle avait faite; s'il craint quelque chose, s'était-elle dit; s'il ne me prie pas de garder le silence, je verrai au moins sur son visage les traces d'une émotion quelconque.
L'intention de Lucie n'avait pas échappé à Salvador; aussi, il ne laissa pas paraître sur son visage la plus légère trace d'émotion.
—Si je ne me rappelais combien votre frayeur a été grande, dit-il, je serais vraiment tenté de rire du singulier aspect que je devais avoir couvert du costume que je portais alors.
Lucie devinait que le marquis ne lui disait ce qui précède que parce qu'il voulait lui expliquer sa présence dans le lieu où elle l'avait rencontré; elle était donc enfin arrivée au but qu'elle voulait atteindre, sa curiosité allait être satisfaite; eh bien! à ce moment elle ne pouvait se déterminer à écouter le marquis, c'était presque une confidence qu'il voulait lui faire, devait-elle l'entendre?