Salvador ne lui laissa pas le temps de faire de plus longues réflexions; s'il n'avait pas plus tôt abordé franchement la question, c'est qu'il cherchait, depuis qu'il était entré dans le salon de la marquise de Villerbanne, la fable qu'il raconterait pour justifier aux yeux de la comtesse sa présence chez la Sans-Refus et son costume de marinier. Cette fable il venait de la trouver.

—Je vous dois, madame la comtesse, dit-il en donnant à ses traits et à sa voix l'expression d'une gravité qui annonçait qu'il attachait à ce qu'il allait dire une certaine importance, je vous dois l'explication d'un fait bien simple en lui-même, mais qui cependant pourrait être interprété contre moi d'une manière défavorable. Comme il est probable que j'aurai souvent l'occasion de vous rencontrer dans le monde, ajouta-t-il en souriant, je ne veux pas vous laisser supposer que je suis un des hommes que l'on rencontre habituellement dans le bouge de la rue de la Tannerie.

—Ah! monsieur! dit Lucie qui, depuis qu'elle causait avec le marquis de Pourrières, était tout à fait rassurée et s'étonnait de ce qu'elle avait pu craindre un seul instant un homme aussi bien posé dans le monde, et qui s'exprimait avec autant de distinction.

—La personne qui est venue chez moi, dit le marquis, a dû vous apprendre quelle était ma position?

—En effet, monsieur, répondit Lucie toute tremblante et presque en balbutiant, car cette question venait de lui rappeler la lettre du docteur Mathéo, qu'elle avait tout à fait oubliée.

—Ce trouble subit n'échappa pas aux yeux clairvoyants de Salvador.

—Le docteur aurait-il parlé? se dit-il. Non, il ne l'a pu sans se compromettre lui-même; et s'il en était ainsi, cette femme, à l'heure qu'il est, ne danserait pas avec moi.

Salvador alors raconta à Lucie, une histoire assez bien imaginée, et qui justifiait complètement sa présence chez la Sans-Refus. Nos lecteurs connaîtront cette histoire lorsque nous retrouverons chez elle la comtesse de Neuville, que nous allons quitter quelques instants pour nous occuper un peu de Servigny, que depuis déjà longtemps nous avons perdu de vue.

II.—Servigny.

Nous dirons plus tard ce qui arriva à Servigny, disions-nous dans notre premier volume, à la fin du chapitre intitulé: l'Evasion. Le moment est venu de tenir notre promesse.