Servigny donc, que nous avons vu spectateur impassible du combat livré par Roman et Salvador aux gendarmes du Beausset, profita du désordre occasionné par cette scène, pour se soustraire au plus vite à l'action de ceux de ces gendarmes qui auraient été tentés de le poursuivre. Il se jeta au pas de course dans un champ d'oliviers qui bordait le chemin, et cela sans connaître, ni même s'inquiéter de la direction qu'il suivait. Stimulé par la crainte de se voir arrêter et reconduire au bagne, et ensuite par celle non moins grande de rencontrer ses deux camarades d'évasion, d'être en quelque sorte forcé de devenir leur complice, ou du moins d'être jugé comme tel partout où il aurait été obligé de les accompagner, ces diverses considérations avaient décuplé son courage et sa vigueur.
Cependant la pluie continuait à tomber, le temps était sombre, nul bruit ne se faisait entendre qui pût l'inquiéter; tout semblait réuni pour favoriser les projets de Servigny. Désirant donc s'éloigner le plus possible du théâtre où un crime venait de s'accomplir, il courait avec une précipitation telle, qu'ayant heurté une pierre avec les pieds, il fit une chute si violente, qu'il fut précipité à six pas de là dans un ruisseau dont le lit était jonché de cailloux et de racines d'arbres. Le choc fut tellement rude, qu'il en perdit tout à fait connaissance, et qu'il resta assez longtemps dans cet état. Toutefois, la fraîcheur du filet d'eau qui coulait au fond du ruisseau, ne tarda pas à le faire revenir de son évanouissement. Son premier soin fut de s'assurer si ses membres étaient encore au grand complet: après s'être étiré les bras et les jambes, il eut la satisfaction de constater qu'il n'existait aucune fracture, mais il souffrait horriblement à la tête, à la poitrine et aux coudes, parties du corps qui avaient été si violemment mises en contact avec les fragments de rochers et les racines sur lesquels il était tombé. Le sang lui ruisselait de tous côtés, principalement de la tête, où il existait une déchirure large et béante; les autres blessures étaient moins graves, mais la douleur n'en était pas moins intense, notamment aux coudes, dont l'extrême sensibilité est connue. Sorti enfin de ce malheureux ruisseau, et ne sachant quel moyen employer pour arrêter le sang qui continuait à couler avec abondance, il prit le parti de déchirer sa chemise, d'en faire des compresses, et de les appliquer sur ses blessures. Ce moyen lui ayant à peu près réussi, il ne tarda pas à continuer sa route du mieux possible, quoique toujours sans direction arrêtée.
Rien de plus triste que la position de Servigny en ce moment; seul, blessé, sans argent, errant à l'aventure dans un pays absolument inconnu de lui, couvert de l'infâme livrée du bagne qui devait le faire reconnaître et arrêter par le premier individu qui le rencontrerait, et qui serait tenté par l'appât des cent francs de prime que l'on accorde pour la capture d'un forçat: toutes ces réflexions augmentaient ses craintes et son désespoir. Le sang qu'il avait perdu en diminuant ses forces, avait altéré son courage, il fut obligé de se reposer sur un de ces blocs de rochers que l'on rencontre fréquemment sur le sol de ces contrées; mais le repos, en calmant ses esprits, excités jusqu'au plus haut paroxysme, par suite des divers incidents que nous venons de raconter, ne lui fit que mieux apercevoir toute l'horreur de sa position.
Il se lève avec précipitation: «A quoi bon lutter contre un funeste destin, s'écrie-t-il? toutes mes précautions sont inutiles, aucune prudence humaine, ne peut empêcher que je ne sois arrêté et reconduit au bagne, je serai condamné à trois ans d'augmentation de peine, placé dans la salle des suspects, confondu avec l'écume des scélérats qui peuplent ce séjour du crime. Quelle cruelle perspective! Etre à jamais perdu sans avoir à me reprocher une action qui puisse justifier les rigueurs dont je suis l'objet: Sort déplorable! tout est perdu pour moi, honneur, avenir!... Ah!... plutôt mourir que d'être reconduit dans cet enfer! Il n'y a que des lâches et des scélérats qui puissent accepter une pareille ignominie!
—Il faut en finir, Dieu me pardonnera!...»
Servigny se jette à genoux et prie avec une grande ferveur. Après avoir terminé sa prière, il se lève avec résolution, rassemble les lambeaux de sa chemise, en fait une corde pour mettre fin à ses souffrances. Il travaille avec tant d'action et en même temps avec tant de sang-froid à ces tristes préparatifs, que ceux qui auraient pu l'examiner en ce moment n'auraient jamais pu supposer qu'il préparait l'instrument de son supplice. Enfin tout est prêt: il cherche un lieu propre à l'exécution de son fatal projet, mais aucun des arbres qui l'entourent, jeunes et faibles oliviers, ne présente la force et la hauteur convenables. Cette circonstance ne le déconcerte point: sa détermination est irrévocablement prise, il trouvera plus loin ce qu'il ne peut rencontrer ici. L'espoir de terminer promptement tous ses maux lui rend une nouvelle énergie. Après avoir cheminé près d'une heure sans rencontrer ce qu'il cherche, il aperçoit enfin un petit bois dont les arbres touffus lui font espérer leur funeste concours, mais il en était séparé par un torrent que les eaux pluviales de la nuit avaient considérablement grossi. Déterminé qu'il est à ne céder devant aucun obstacle, il tente de franchir celui-ci. En l'examinant de plus près, il s'aperçoit que le courant est plus rapide que profond; il descend dans le lit du torrent en se cramponnant aux anfractuosités de rochers qui en tapissent les bords; il remonte de l'autre côté en s'aidant des mêmes précautions. Enfin, le voilà près du but, il touche, selon lui, à la terre promise, ses souffrances vont finir! l'arbre est choisi; tout est préparé, la corde est attachée!... Mais au moment suprême, il croit devoir adresser une dernière prière à l'Etre immense et éternel de qui il attend son pardon!...
Tout à coup, une réflexion le frappe: c'est de se débarrasser de tous ses vêtements. Si je reste couvert de la livrée du crime, se dit-il, je n'inspirerai aucune compassion à ceux qui trouveront mon cadavre, personne n'aura pitié du malheureux galérien, que l'on croira un grand coupable. Si au contraire, je suis nu, en voyant les blessures dont je suis couvert, mon corps sera recueilli avec quelques égards; on supposera probablement qu'après avoir été dépouillé, des brigands ont voulu, par un raffinement de cruauté, me faire subir ce genre de mort, pour faire croire à un suicide. En mourant dans cet état, j'ai du moins la consolation que ma position restera ignorée; et qui sait? peut-être que quelque âme charitable me fera donner une honnête sépulture. En disant ces mots, il se dépouille des vêtements infimes qui lui restent, il les précipite dans le torrent qui les entraîne dans sa course rapide.
Rien ne l'empêchait donc plus d'exécuter son funeste projet; il allait même se passer la corde au cou, lorsque le son d'une cloche peu lointaine se fait entendre. Il écoute: c'était minuit qui sonnait. Frappé de ces sons qui lui rappellent tout à la fois les souvenirs religieux, les vertus, le bonheur d'un autre âge, hélas! si fugitifs pour lui, un autre ordre d'idées s'empare de ses esprits. Il imagine que la voix de la cloche est un avertissement d'en haut qui le rappelle aux devoirs sacrés que la religion impose à ses fidèles sectateurs. Soudain ses sens se calment; la terrible vérité lui apparaît dans tout son jour: il voit et il déteste le crime horrible qu'il allait commettre en attentant lui-même à ses jours. «O mon Dieu! s'écrie-t-il, ma chaîne est lourde, mais j'aurai la force de la porter jusqu'au moment où ta bonté infinie daignera en alléger le poids!» Ayant ainsi accepté un nouveau pacte avec la vie et les souffrances, il arrache la corde et la jette dans le même torrent qui déjà avait entraîné au loin le reste de ses vêtements.
La nouvelle résolution que Servigny venait de prendre, en lui rendant la sérénité de l'âme, ne pouvait atténuer que bien faiblement les douleurs atroces auxquelles il était en proie. Exténué de faim, de froid et de fatigue, son sang perdu en abondance, la fièvre qui l'égarait et que tant de causes avaient allumée dans ses sens, tout contribuait à éteindre dans cet homme naguère si courageux et si fier, toutes les idées grandes et généreuses pour le livrer tout entier aux seuls et vils instincts de la conservation matérielle.
Il prend donc la résolution de se diriger vers l'église dont il sait n'être pas bien éloigné. En ce moment, la pluie avait cessé; le ciel moins obscur lui permet de distinguer la flèche du clocher, faiblement, mais enfin assez pour donner une direction à ses pas jusqu'ici incertains et chancelants. Après quelques minutes de marche, il se trouve devant une maison que la clarté débile et passagère de la lune lui permet de distinguer. Une croix, signe toujours vénéré des chrétiens malheureux, surmonte la porte, et tout indique que c'est le presbytère. Il hésite: il ne sait s'il doit frapper et implorer du secours. Son état complet de nudité, les blessures dont il est couvert, tout lui fait craindre d'épouvanter l'homme respectable dont il vient interrompre le repos, et d'en être repoussé. Ensuite, comment éviter les soupçons? Et, s'il échappe à ceux-ci, comment ne pas éveiller la sollicitude du maire et celle de tant d'autres autorités toujours prêtes à se ruer sur le malheur? Comment créer une fable assez vraisemblable pour intéresser à sa position, pour lui gagner tous les cœurs? Comment répondre à cette multitude de questions que chacun va lui adresser? Son anxiété est au comble: il se sent défaillir!...